J-P Ortiz (CSMF) : "la France doit assurer sa souveraineté en matière de sécurité sanitaire "

Au cœur d’une crise sans précédent, tout le personnel de santé, médecins, infirmiers, aides-soignants font front commun afin d’endiguer l’épidémie et trouver une solution pour sortir de cette crise. Jean-Paul Ortiz, président de la Confédération des syndicats médicaux français, revient notamment sur l’action du gouvernement, la question de la gestion de nos produits de santé et sur la généralisation de l’utilisation de la chloroquine.

Au cœur d’une crise sans précédent, tout le personnel de santé, médecins, infirmiers, aides-soignants font front commun afin d’endiguer l’épidémie et trouver une solution pour sortir de cette crise. Jean-Paul Ortiz, président de la Confédération des syndicats médicaux français, revient notamment sur l’action du gouvernement, la question de la gestion de nos produits de santé et sur la généralisation de l’utilisation de la chloroquine.

Décideurs. Quel regard portez-vous sur la crise sanitaire que nous traversons ?

Jean-Paul Ortiz. La crise sanitaire que nous traversons est un exemple de la gestion par le rationnement. Notre système de santé a montré rapidement ses dysfonctionnements majeurs car nous avons un système trop « hospitalo-centré ». Tout est organisé et centré sur l’hôpital. L’exemple le plus flagrant est le transport de malades du grand Est vers l’Ouest. Une opération qui a généré d’énormes frais alors qu’il existait des places libres dans les cliniques privées des zones considérées. Nous n’avons sollicité l’hôpital privé qu’au moment où l’hôpital public était saturé, lorsque que nous ne savions plus où mettre les patients. Heureusement que les professionnels de santé privés et publics n’ont pas compté leurs efforts. Ils ont su remarquablement s’adapter à cette situation nouvelle.

Le gouvernement a-t-il tardé, selon vous, à réagir ?

Tout s’est enchaîné très vite, le gouvernement a tardé à réagir face à la problématique des masques. C’est un manquement majeur que les soignants, aujourd’hui, payent cher et certains, de leur vie. Des soldats sont tombés au front car non protégés. Elle est là la réalité.

N’est-ce pas révélateur d’un problème de gestion de nos produits sanitaires ?

Il faut que la France assure sa souveraineté nationale en matière de sécurité sanitaire. Il y a nécessité d’exercer un pouvoir régalien sur la sécurité sanitaire comme militaire. Cela incombe à l’État. Il n’est pas concevable de dépendre de la Chine et de l’Inde pour la fabrication de nos masques et la création des principes actifs contenus dans nos médicaments. Aujourd’hui, ces deux pays nous fabriquent plus de 80 % des molécules actives d’un médicament. Nous sommes dans une situation de dépendance inadmissible. Nous devons avoir en France des industries françaises qui fabriquent tout au long de l’année des masques, des surblouses et des principes actifs de médicaments ; du moins en proportion suffisante, pour éviter toute rupture et être en mesure d’augmenter la cadence en cas de crise. Aujourd’hui, nous avons un enjeu politique majeur autour de cette thématique. Les Français, et les soignants, ne toléreront pas lors d’une prochaine crise que nous ne soyons pas en mesure d’y faire face. Et ça, l’État et le personnel politique doivent en prendre conscience.

Quelles conséquences cela a-t-il aujourd’hui ?

Les interventions chirurgicales ne peuvent plus avoir lieu dans les établissements de soins, les hôpitaux et les cliniques par manque de produits anesthésiants. Nos ressources en curares et propofol ont été mobilisées pour venir en aide aux patients ventilés et intubés du Covid. Nous allons accuser des retards dans la prise en charge des interventions avec des conséquences en matière de santé publique qui risquent d’être graves. Ces retards inquiètent les médecins car nous ne sommes plus en mesure d’assurer pour des patients qui le nécessitent une prise en charge dans un délai légitime ou habituel d’avant crise.

"Notre système de santé est trop " hospitalo-centré ""

Envisager un déconfinement progressif à partir du 11 mai est-il prématuré dans la mesure où il n’existe pas encore de vaccin ? 

Les Français envisageaient le 11 mai comme un déconfinement. Ils se trompent. Il s’agira d’un assouplissement du confinement, c’est différent. Pour aller vers un déconfinement complet, il nous faut soit un vaccin soit un traitement efficace. Mais pour l’heure, ni l’un ni l’autre n’existent. Cependant, la population ne peut pas rester confinée encore un an dans l’attente d’un vaccin efficace. Cela n’est pas viable d’un point de vue économique ni non plus aux niveaux de l’individu et du fonctionnement de notre système de santé.

Mais alors comment envisager un déconfinement optimal ?

Le déconfinement doit reposer sur deux règles essentielles. Le renforcement des mesures barrières avec le port généralisé de masques normés et efficaces, tel que l’Afnor le définit, dès la sortie de son logement. Il faut pouvoir également tester largement la population de façon à isoler les personnes positives dès les premiers signes. Les patients devront alors soit être confinés chez eux ou au sein d’hôtels Covid, d’après la mesure proposée par le Premier ministre. Cette initiative va dans le bon sens. Nous sommes encore loin d’un déconfinement total et libre.

Quelles sont les priorités médicales pour lutter contre le virus ?

La priorité reste d’éviter la transmission du virus dans la population. Nous avons été très offensifs sur la nécessité d’avoir des masques pour les soignants, mais c’est encore très rationné : 18 masques par semaine. Trop peu de masques FFP2 sont délivrés aux personnels de santé. Nous avons pour l’heure en majorité des masques chirurgicaux. La prise en charge précoce et la surveillance des patients atteints du Covid reste la deuxième priorité. De ce point de vue, dans les régions où il y a eu beaucoup de cas, les médecins libéraux se sont impliqués et organisés très rapidement pour prendre en charge les patients tout en protégeant les autres. Je suis admiratif du génie inventif de mes confrères à ce sujet. Ils ont par exemple monté des centres Covid, avec les équipements suffisants, afin d’orienter toute personne présentant les symptômes vers ces centres et éviter ainsi tout contact avec les autres personnes. Côté traitement nous attendons tous avec impatience les résultats des essais thérapeutiques en cours.

La chloroquine est aujourd’hui mise en avant comme une solution dans le traitement de la pathologie et les premiers essais semblent prometteurs. Que pensez-vous de la généralisation de son utilisation ?

L’usage de l’Hydroxychloroquine reste controversé. Si certaines études montrent son efficacité sur les patients Covid, d’autres la présentent comme inefficace. Nous n’avons pour l’heure pas d’études scientifiques suffisantes et menées dans le temps pour conclure à une solution qui puisse s’imposer à tous. Nous sommes aujourd’hui dans l’incertitude et nous attendons tous avec impatience les conclusions définitives sur ce produit. Je suis cependant choqué qu’une prescription médicale devienne un enjeu politique. Il y a quelque part un véritable mélange des genres. Les partis politiques et le personnel politique n’ont pas à prendre position sur un médicament. Laissons les sachants, les scientifiques et les médecins conclure à ce sujet. La prescription médicale doit rester dans les mains des médecins et ne doit pas être l’enjeu d’une discussion politique.  

Existe-t-il aujourd’hui des pistes alternatives ?

De nombreuses pistes de traitement sont aujourd’hui envisagées. Et plusieurs molécules font l’objet d’études, dont l’ensemble des médicaments utilisés contre le Sida, des antiviraux, des anti-TNF, des sartans [des antihypertenseurs, Ndlr] ou encore des anticorps mono clonaux. Nous envisageons même l’étude de certains antibiotiques qui pourraient avoir une activité antivirale, voire de la nicotine.

"La prescription médicale doit rester dans les mains des médecins et ne doit pas être l’enjeu d’une discussion politique. "

Comment justifier la sollicitation tardive du secteur privé ?

Notre système de santé ne pense que « hôpital public », ce n’est pas de la malveillance envers le secteur privé. Ainsi, lorsque qu’un hôpital public déborde, son premier réflexe est d’en solliciter un autre. Alors que l’on pourrait s’adresser plus tôt et de manière plus organisée aux établissements privés. C’est un réflexe, on ne réfléchit pas assez en termes de recours territorial mais toujours en termes de recours de structure. Notre système de santé actuel doit reposer sur la réponse aux besoins des patients et non pas sur l’organisation des structures et des offreurs de soins. Le système de santé doit être bâti au plus près des patients. Pour répondre à leurs besoins, il faut bien les connaître en fonction des caractéristiques socioprofessionnelles, de tranches d’âge… et y répondre en proximité et notamment sur la santé de ville. L’hôpital ne doit plus être le premier recours. Nous pouvons espérer que cette crise soit révélatrice de changements à cet égard. Ce mouvement doit être initié par le personnel de santé lui-même.

Quelle est l’une des ruptures engendrées par cette crise sanitaire ?

Toute crise engendre un processus de rupture et de ce point de vue-là, c’est un formidable accélérateur. Cette crise booste de manière considérable l’usage du numérique en santé. Mais pas uniquement. Nous avons découvert que nous pouvions faire de la téléconsultation, qui était déjà disponible avant la crise mais très peu utilisée dans les faits, et que nous pouvions communiquer en visioconférence sans grandes difficultés. Cela va se répercuter sur le monde de la santé et plus généralement sur tous les secteurs.

Propos recueillis par Alexandre Lauret

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