J. Ehrmann (CNCC) : "Le centre commercial de demain sera plus que jamais un hub de produits et de services"

A l’occasion du SIEC 2019, le nouveau président du conseil national des centres commerciaux (CNCC) Jacques Ehrmann nous dévoile sa feuille de route et décrypte les transformations actuelles et à venir de ces temples du shopping qui fêtent leurs 50 ans d’existence en France.
Jacques Erhmann (©CR)

A l’occasion du SIEC 2019, le nouveau président du conseil national des centres commerciaux (CNCC) Jacques Ehrmann nous dévoile sa feuille de route et décrypte les transformations actuelles et à venir de ces temples du shopping qui fêtent leurs 50 ans d’existence en France.

Décideurs. Vous avez été élu président du CNCC en mars dernier. Quelle est votre feuille de route dans le cadre de ce mandat ? 

Jacques Ehrmann. Le CNCC est une organisation pluraliste, ne l’oublions pas, qui réunit l’ensemble des acteurs du commerce : enseignes, commerçants, promoteurs, gestionnaires, acteurs locaux, associations, prestataires. Je tiens tout d’abord à affirmer ce pluralisme en travaillant davantage avec les associations de commerce comme le Procos ou l’Alliance du Commerce pour défendre nos intérêts communs. Ensuite, je souhaite redonner au commerce ses lettres de noblesse, en valorisant les bonnes pratiques de notre profession. On nous accuse trop souvent de tous les maux, mais savez-vous que les centres commerciaux représentent plus de 525 000 emplois directs et indirects et près du quart du chiffre d’affaires du commerce de détail ? Ils jouent localement un rôle économique et social majeur et sont à l’origine d’une multitude d’initiatives et d’actions positives pour l’innovation commerciale, l’environnement, l’emploi… A ce titre, et c’est mon troisième point, nous devons renforcer notre action auprès des territoires. Les centres commerciaux sont rattrapés par l’urbanisation et doivent mieux s’insérer dans les bourgs et les villes moyennes.

"Nous devons défendre ensemble le commerce physique, notamment face à l’e-commerce, qui est aujourd’hui un concurrent déloyal"

Notre quatrième priorité est de défendre ensemble le commerce physique, notamment face à l’e-commerce, qui est aujourd’hui un concurrent déloyal. Je souhaite m’engager en faveur de l’équité fiscale, car il n’est pas normal qu’Amazon ne paye quasiment pas d’impôts alors que nous sommes assujettis à près de 90 taxes. Et nous aurions bien des choses à dire sur les externalités négatives du e-commerce en termes d’environnement, d’emplois… Nous devons agir pour une réglementation juste et équitable. Enfin, mon dernier point concerne notre responsabilité d’accompagner l’ensemble des commerçants, y compris ceux du centre-ville. Les centres commerciaux sont devenus un véritable média de précision avec des bases de données locales, des outils digitaux drive-to-store, une expertise unique en termes de marketing. Nous pouvons mettre à disposition ce savoir aux managers de centre-ville ou aux associations de commerçants afin d’agir collectivement pour un commerce durable.

Comment les centres commerciaux peuvent-ils devenir un élément de réponse à la fracture territoriale ? 

Les centres commerciaux jouent localement un rôle majeur dans l’animation des territoires. Nous développons l’attractivité commerciale des villes en implantant des enseignes innovantes et en évitant l’évasion commerciale. Nous accompagnons les indépendants et les franchisés locaux, qui représentent parfois jusqu’à 50 % de l’offre. Bureaux d’associations, annexes de mairies, bureaux de postes, pharmacies, centres médicaux sont aussi les bienvenus dans nos centres. Les foncières ont compris que dans le cadre de l’urbanisation des périphéries et des nouveaux enjeux de mobilité, les centres commerciaux doivent intégrer de la mixité d’activités et des services d’utilité publique. Ce que réalise Altarea-Cogedim à Bobigny 2 par exemple est tout simplement exemplaire. D’autre part, les centres commerciaux réalisent de nombreuses animations caritatives, sportives et culturelles en partenariat avec des associations locales. Par ailleurs, nous participons au développement durable des villes en favorisant l'emploi local. Enfin, nous soutenons l’innovation des territoires. Carmila a déployé dans tous ses actifs un wifi gratuit très haut débit, dans des zones où il est parfois difficile de se connecter. Les centres commerciaux travaillent également avec des start-up ou des incubateurs locaux pour faire émerger des solutions innovantes qui servent les enjeux des territoires.

"Nous avons certes vécu une année difficile, mais c’est dans la complexité que naissent les innovations"


Comment redonner une deuxième vie aux centres commerciaux en passe de devenir des dead malls en France ? 

Je suis en désaccord total avec cette vision ! Signer l’arrêt de mort de lieux de vie qui animent chaque jour les territoires et font vivre des millions d’emplois est totalement irresponsable ! Cette supposition est une vue de l’esprit inspirée de ce qui ce passe aux Etats-Unis. Mais savez-vous qu’aux Etats-Unis il y a 7 fois plus de malls par habitant qu’en France ? Nous avons certes vécu une année difficile, mais c’est dans la complexité que naissent les innovations. Regardons ce qui se passe en province, dans les bourgs et les villes moyennes. Les centres commerciaux continuent à être attractifs et à répondre aux enjeux socio-économiques et urbains des territoires. Et le succès est là, comme en témoignent les extensions de Grand Evreux ou d’Orléans Cap Saran par exemple, qui ont été ouvertes avec près de 100 % de taux de commercialisation. Ce qui est vrai, c’est que les centres commerciaux doivent se réinventer, en intégrant les modes de consommation d’aujourd’hui, c’est-à-dire l’omnicanal, la conscience environnementale, l’intégration urbaine, et surtout repenser leur offre vers plus de restaurants, de loisirs, de services parfois d’utilité publique, comme les pôles de santé ou les cabinets dentaires. C’est une évolution naturelle, au même titre que celle du début des années 2000 qui a vu émerger la naissance de l’expérience client et du design dans les centres. Nous devons écouter et comprendre les attentes de nos clients, qui continuent à plébisciter les centres commerciaux, à l’instar des millenials, qui y sur-consomment contrairement aux idées reçues. Nous devons travailler ensemble, avec les enseignes, avec les acteurs locaux, pour développer l’innovation et l’entrepreneuriat. Nous devons nous appuyer sur les nombreux talents que compte notre profession et sur le dynamisme du commerce, car nombreux sont les nouveaux concepts qui se développent.

Quels sont les leviers à actionner selon vous pour que les centres commerciaux fêtent leur siècle d'existence en France en 2069 ? 

Regardons un peu en arrière. Les fondamentaux originels qui ont fait le succès des centres commerciaux sont toujours les mêmes : une implantation clé, une accessibilité optimale, une offre de qualité, un cadre agréable et pratique. Je suis prêt à parier que dans 50 ans ces fondamentaux seront toujours là. En revanche, il nous faut accompagner les mutations du commerce et de la société en général. Et comprendre que le centre commercial de demain sera plus que jamais un hub de produits et de services, avec des logements, des espaces de co-working, des data centers, et pourquoi pas des entrepôts en capacité de desservir le centre-ville. Nul doute que nous y arriverons. En agissant ensemble et d’une seule voix pour la défense du commerce physique. En mobilisant tous les talents de la profession pour nous ré-inventer sans cesse. Et bien sûr en écoutant et en associant nos clients à chaque instant. 

Propos recueillis par François Perrigault (@fperrigault)

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