Hayek, père spirituel de Satoshi Nakamoto

Si le mystère Satoshi Nakamoto, inventeur inconnu du Bitcoin, n’a pas été élucidé, les origines de la philosophie sous-jacente semblent remonter à plusieurs décennies. Friedrich Hayek, économiste autrichien, prix Nobel d’économie en 1974, et auteur de "Pour une vraie concurrence des monnaies" publié en 1976, figure parmi ces chercheurs ayant repensé le système monétaire actuel.
Friedrich Hayek

Si le mystère Satoshi Nakamoto, inventeur inconnu du Bitcoin, n’a pas été élucidé, les origines de la philosophie sous-jacente semblent remonter à plusieurs décennies. Friedrich Hayek, économiste autrichien, prix Nobel d’économie en 1974, et auteur de "Pour une vraie concurrence des monnaies" publié en 1976, figure parmi ces chercheurs ayant repensé le système monétaire actuel.

Lorsque le président fondateur de TOBAM, Yves Choueifaty, me lance "je n’ai pas identifié Satoshi Nakamoto, mais j’ai identifié ses deux pères", je ne m’attends pas à ce qu’il me parle d’un moine franciscain du début du XIVe siècle du nom de Guillaume d’Ockham. Le livre qu’il me tend ensuite, Pour une vraie concurrence des monnaies de Friedrich August von Hayek, m’intrigue pareillement mais semble plus concret. Dans The denationalization of money, de son titre original, Hayek propose une solution au monopole d’émission monétaire par l’État qui, selon lui, est la cause néfaste de crises économiques à répétition dues aux dévaluations de monnaies nationales et d’une inflation destructrice.

Un monopole nocif

Hayek n’y va pas de main morte. Dès lors qu’un groupe de personnes bénéficie du monopole de l’émission monétaire, tôt ou tard il en abuse. En résultent des crises, humaines et économiques. C’est le constat sans équivoque qu’établit Hayek dès les premières lignes de son ouvrage. La création monétaire à outrance par les banques centrales n’aurait, selon le penseur viennois, que des effets insidieux sur l’économie et l’emploi à long terme - et peu de personnes peuvent démontrer le contraire. L’État ? "Principale source d’instabilité." Les politiques monétaires ? "Cause de dépressions." L’auteur a le mérite d’être clair : "La principale imperfection de l’ordre de marché, qui a été la cause de reproches justifiés, à savoir sa prédisposition à de récurrentes périodes de récession et de chômage, est une conséquence du monopole ancestral d’émission monétaire attribué à l’État."

"La principale imperfection de l’ordre de marché est une conséquence du monopole ancestral d’émission monétaire attribué à l’État"

Comme aime à le rappeler Hayek, "il est probablement impossible pour de simples morceaux de papier de parvenir progressivement à être acceptés et détenus comme monnaie s’ils ne représentent pas une créance sur un objet de valeur." On pense évidemment à la fin des accords de Bretton Woods et de la convertibilité du dollar en or. L’État use et abuse de la planche à billets, mais jusque-là, rien de nouveau. Hayek pointe du doigt en réalité la manipulation de marché orchestrée par les banques centrales : "L’instabilité passée de l’économie de marché résulte du fait que le régulateur le plus important des mécanismes de marché, à savoir la monnaie, n’a pas pu être lui-même le fruit d’un processus de marché."

Une concurrence souhaitable

La solution consisterait à abolir le monopole de l’émission monétaire et, de fait, à fonctionner comme tout autre marché, ouvert à d’autres acteurs financiers. Concrètement, cela passerait par la mise en circulation de monnaies concurrentes, différentes, émises par des banques privées. Cette libre concurrence sélectionnerait naturellement la politique monétaire la plus efficace. Ni plus ni moins que la mécanique de l’offre et de la demande, et le point d’équilibre qui en découle. Ce système limiterait l’inflation et garantirait une certaine stabilité monétaire. D’une simplicité déconcertante et vieux comme le monde, ce dispositif rejoint le principe de parcimonie du rasoir d’Ockham. Pour s’asseoir, une chaise suffit. Nul besoin de Mercedes-Benz. Et à la fin, c’est le peuple qui tranchera.

"Sous un tel système, ce qui est aujourd’hui nommé politique monétaire ne serait ni nécessaire ni même possible"

Powell ? Lagarde ? Merci, plus besoin de vos services. "Sous un tel système, ce qui est aujourd’hui nommé politique monétaire ne serait ni nécessaire, ni même possible." Les taux d’intérêt, par ailleurs, seraient de la même manière déterminés par le marché. Le libre-échange des monnaies serait en outre plus souhaitable et applicable "que le projet utopique de création d’une nouvelle monnaie européenne, qui n’aurait en définitive pour seul effet qu’un enracinement plus profond de l’unique source de tous les fléaux monétaires, à savoir le monopole d’émission et de contrôle de la monnaie par l’État." L’Euro n’a qu’à bien se tenir…

Le remède Bitcoin

"Je pense que nous pouvons faire beaucoup mieux que ce que l’or a jamais permis d’accomplir". Friedrich, Satoshi t’a entendu. Il a créé Bitcoin, limité à 21 millions d’exemplaires. Ce plafond sera atteint en 2140. "Le vrai eurêka de Nakamoto, c’est d’avoir inventé la première monnaie dont la masse monétaire est constante", rappelle Yves Choueifaty. La quantité de monnaie qui est, d’après Friedrich, le "déterminant-clé de sa valeur". Et l’Autrichien de nous prévenir : "Un changement d’ampleur si important que celui considéré ici pourrait d’abord faire naître bien de l’incertitude et des confusions."

"Le vrai eurêka de Nakamoto, c’est d’avoir inventé la première monnaie dont la masse monétaire est constante"

À tel point que, voyant leur pouvoir menacé, les gouvernements s’empressent, en prétendant vouloir protéger le peuple, de contrôler, de réguler, de cadenasser. "Et tout le monde sait pertinemment que si une telle expérience privée était sur le point de réussir, les gouvernements auraient tôt fait d’intervenir pour l’en empêcher." Hayek n’est pas dupe. "La vieille génération de banquiers sera probablement totalement incapable d’imaginer comment le nouveau système pourrait opérer, et donc quasi unanime pour le rejeter." Inutile de dire que, même si Hayek parle de concurrence des monnaies, on ne peut s’empêcher de penser au Bitcoin et de voir en ses propos une prophétie. Néanmoins, comme le souligne fort pertinemment Adam Tebble, professeur en théorie politique au King’s College, le Bitcoin pousse la décentralisation un peu plus loin que Hayek ne l'avait jamais envisagé. La blockchain est en effet indépendante de tout organisme, de toute entité privée.

Des barrières bien solides

Hayek indique le chemin à suivre à la dernière page du livre : "Ce dont nous avons désormais besoin est d’un Mouvement pour la Monnaie Libre. […] Une intelligence plus grande des effets superficiellement invisibles de l’inflation sera requise pour parvenir à l’abolition des prérogatives nuisibles du gouvernement en matière monétaire. Il y a dès lors un immense travail d’éducation à accomplir, avant que nous puissions espérer nous libérer de la plus grave menace, inhérente aux institutions monétaires actuelles, pour la paix sociale et la prospérité continue."

"Nous libérer de la plus grave menace, inhérente aux institutions monétaires actuelles, pour la paix sociale et la prospérité continue"

Avant de finir par : "Ce qui est maintenant requis de toute urgence n’est pas la construction d’un nouveau système mais le retrait rapide de tous les obstacles légaux qui ont, pendant deux mille ans, bloqué la voie à une évolution nous permettant des résultats bénéfiques que nous ne pouvons pas pleinement prévoir aujourd’hui."

Toute mainmise d’une supra entité sur la monnaie est, pour Hayek, destructrice. "Je ne crois pas que nous aurons une bonne monnaie avant de la retirer des mains du gouvernement", affirme-t-il dans une interview donnée à l'Université de Fribourg en 1984. "Nous ne pouvons pas la retirer violemment des mains du gouvernement. Tout ce que nous pouvons faire, c'est introduire de manière sournoise et détournée quelque chose qu'ils ne peuvent pas arrêter."

Et pour l’anecdote, nous remercions le ministère de l’Économie, des Finances et de la Souveraineté industrielle et numérique – chapeau bas à l’équipe communication pour cette appellation concise – de nous éduquer de manière erronée sur Hayek, en faisant porter le chapeau du laxisme monétaire étatique aux sociétés : "Cela permet aux entreprises d’emprunter de manière inconsidérée sans tenir suffisamment compte de la demande réelle des consommateurs. Ce décalage engendre des hausses de prix pour tenter de compenser des investissements non rentables."

Marc Munier

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