Front républicain : LFI dans le collimateur

Une partie de la gauche cherche à bâtir un cordon sanitaire autour du mouvement de Jean-Luc Mélenchon, considéré comme infréquentable. Pour le moment, il reste difficile de mesurer les effets de cet ostracisme sur les résultats électoraux de la gauche.

Une partie de la gauche cherche à bâtir un cordon sanitaire autour du mouvement de Jean-Luc Mélenchon, considéré comme infréquentable. Pour le moment, il reste difficile de mesurer les effets de cet ostracisme sur les résultats électoraux de la gauche.

Avant, les choses étaient simples. Parmi les grands partis politiques de l’Hexagone, seul le Front national, rebaptisé Rassemblement national, était infréquentable. Lorsque celui-ci risquait d’accéder au pouvoir, la stratégie du cordon sanitaire était de mise : tout sauf lui ! Et évidemment, hors de question de nouer des alliances avec un mouvement habitué aux saillies racistes, antisémites ou révisionnistes. Les dernières élections régionales ont apporté une nouveauté historique. Désormais la quasi-totalité de la droite et du centre, ainsi qu’une partie non négligeable des socialistes, appellent au front républicain contre un mouvement pourtant fondé par un ancien membre du gouvernement de François Mitterrand : la France insoumise.

LE PS divisé

L’élection régionale en Ile-de-France fait figure de cas d’école. Comme promis durant la campagne, les listes PS, EELV et LFI se sont unies au second tour derrière le mieux placé, en l’occurrence Julien Bayou, secrétaire national du parti écologiste. Conformément à la tradition, les poids lourds du parti à la rose, d’Anne Hidalgo à Olivier Faure, ont apporté leur soutien à ce nouvel attelage. Habitude électorale toujours, Valérie Pécresse a tâché de rassembler en diabolisant son adversaire. Fait nouveau, cette fois-ci, elle est allée jusqu’à qualifier la liste de   "gauche indigéniste, racialiste, éloignée des valeurs de la République". Cause principale ? La présence des Insoumis.

Pour Bernard Cazeneuve, "Jean-Luc Mélenchon doit être combattu"

Plus révélateur encore, certains socialistes, et non des moindres, sont sur la même longueur d’onde qu’elle. Parmi eux, les deux derniers premiers ministres de François Hollande. En mai 2021, Bernard Cazeneuve avait déclaré : "Jean-Luc Mélenchon doit être combattu". Un discours repris par Manuel Valls durant l’entre-deux-tours. Pour celui qui a définitivement quitté son parti d’origine, "l’alliance des écolos et du PS avec LFI est une faute morale et politique. Sur l’islamisme, la laïcité, la lutte contre l’antisémitisme, le soutien aux policiers, il y a eu trop d’ambiguïtés et de compromissions".  Même Jean-Paul Huchon, ancien président socialiste d’Ile-de France, a appelé à voter Valérie Pécresse.

La mutation de Mélenchon ?

Cet appel au front républicain n’aurait jamais eu lieu avant 2017. Pour beaucoup, il est le fruit d’une dérive progressive amorcée par Jean-Luc Mélenchon. "Certains clament qu’il a été un grand républicain et qu’à ce titre aucun barrage ne doit être fait contre lui et son mouvement. Le problème, c’est que justement, le temps utilisé est le passé !", s’insurge Amine El Khatmi, président du Printemps républicain, qui n’a pas de mots assez durs pour qualifier la mutation de La France insoumise.

Jean-Marie Le Pen a tenu des propos négationnistes et certains candidats du parti persévèrent dans l’ignominie ? Jean-Luc Mélenchon n’a pas de leçons de morale à donner, lui qui a laissé entendre que les attentats commis par Mohammed Merah étaient téléguidés par le gouvernement. Pour Amine El Khatmi, de nombreux propos tenus par Jean-Luc Mélenchon l’ont peu à peu rendu infréquentable : qualifier la police de "milice barbare", défiler aux côtés des islamistes du CCIF pour dénoncer l’islamophobie de la société française et le racisme d’État, imputer implicitement la défaite du socialiste anglais Jeremy Corbyn à une influence de l’extrême droite israélienne… Pour le président du mouvement centré sur la défense de la laïcité et de l’universalisme républicain (dont la majorité des dirigeants est issue de la gauche), un autre problème est à pointer : "Face aux propos de Jean-Luc Mélenchon, les responsables insoumis font corps, ne se désolidarisent pas. Qui ne dit mot consent, il n’y a plus de vigie républicaine dans le mouvement." Certains se taisent ou ont été plus ou moins mis à la porte. C’est notamment le cas de Thomas Guénolé, Djordje Kuzmanovic, Henri Pena-Ruiz ou encore Charlotte Girard. Une situation "dangereuse" pour Amine El Khatmi qui précise que les Verts, à qui Anne Hidalgo a demandé de clarifier leur rapport à la République, ne sont pas à mettre dans le même sac : "Si des dérives sont observées, elles ne sont pas systématiques et le parti comporte un noyau dur de républicains sincères, tels que Yannick Jadot."

Conséquences électorales ?

Sur le plan électoral, les conséquences de cette mise au ban du parti populiste restent pour le moment difficiles à quantifier. Les contempteurs de LFI peuvent, à juste titre, clamer le théorème suivant : lorsque la gauche s’est alliée aux Insoumis, elle a perdu partout, lorsqu’elle s’est passée de leurs services, elle l’a emporté. En réalité, les choses sont un peu plus complexes. Oui, en Occitanie, la présidente socialiste Carole Delga, candidate à sa réélection, a refusé le soutien des électeurs de Jean-Luc Mélenchon pour le second tour en pointant "une dérive qui est très dangereuse" et en assumant de ne pas "cautionner les propos sur le complotisme ou sur le communautarisme". Oui, Carole Delga a été la présidente la mieux réélue de France avec 58% des voix. Dans les faits, son statut de favorite était tel qu’elle n’avait nullement besoin du soutien de la liste insoumise qui n’a récolté que 5% au premier tour.

Le peuple de gauche semble approuver l'union avec LFI. Mais elle ne permet pas d'élargir le socle électoral.

Lorsque la gauche a présenté des listes unies comportant des Insoumis, la claque a effectivement été au rendez-vous. Toutefois, des circonstances atténuantes peuvent être trouvées. En Ile-de-France, l’union Bayou-Pulvar-Autain si décriée n’a pas permis la victoire. Mais le total de voix de gauche au second tour est supérieur au total de voix du premier. En termes de suffrages recueillis en revanche, la gauche est en net déclin par rapport à 2015. La situation est exactement la même en Auvergne Rhône-Alpes où Laurent Wauquiez l’a largement emporté sur la liste d’union PS-EELV-LFI, qui, comme, en Ile-de-France, était conduite par une écologiste. Ici aussi, par rapport au premier tour, le report des bulletins s’est bien effectué, mais le total d’électeurs est en recul. La situation est plus préoccupante dans les Hauts-de-France. Au premier tour, Karima Delli et son alliance EELV-PS-LFI-PCF-Génération.s n’a obtenu que 18,97%, soit à peine plus que le PS seul et exsangue en 2015 (18,17%). Pour le moment, le "peuple de gauche" semble approuver une stratégie d’union avec LFI qui ne permet cependant pas d’élargir le socle électoral.

Stratégie boutiquière

Du côté de la France insoumise, cette situation n’est pas forcément dramatique. Certes, elle complique la victoire de la gauche et empêche de facto le parti d’exercer un jour des responsabilités nationales. Mais, après tout, l’objectif de Jean-Luc Mélenchon est peut-être ailleurs. Grâce à sa stratégie populiste, il est quasi assuré de conserver une petite base d’électeurs "antisystème", quelques élus locaux, un groupe parlementaire, des fonds publics, un accès aux médias et à la fonction tribunicienne. Une vision de petit boutiquier et de rentier qui rappelle celle de Marine Le Pen ? Cela fait au moins un point commun.

Lucas Jakubowicz

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