Fonds alternatifs : un marché français plein d’atouts

Private equity, immobilier, infrastructures, dette, hedge funds, actifs tangibles… Les fonds alternatifs regroupent une myriade de stratégies de placement. Leurs points communs ? Une performance décorrélée des variations globales des marchés financiers et un niveau de risque réservé à des investisseurs avertis.

© MONTRI THIPSORN

Private equity, immobilier, infrastructures, dette, hedge funds, actifs tangibles… Les fonds alternatifs regroupent une myriade de stratégies de placement. Leurs points communs ? Une performance décorrélée des variations globales des marchés financiers et un niveau de risque réservé à des investisseurs avertis.

Décideurs. Au sein des fonds alternatifs, le private equity est l’une des rares classes d’actifs directement accessible aux épargnants. La fin de l’ISF peut-elle mettre à mal cet attrait ?

Philippe Bertin. La fin de l’ISF ne mettra pas fin au lien entre les épargnants et le capital-investissement. L’évolution réglementaire autour de l’assurance-vie le permet et nous avons, chez Equitis, d’ores et déjà accompagné le lancement de deux fonds de private equity destinés aux contrats d’assurance-vie. Ils sont cependant assez complexes à mettre en place car doublement soumis aux contraintes propres à l’AMF et aux assureurs. Par ailleurs, nous assistons aussi à l’émergence de fonds ouverts, permettant l’achat ou la vente de parts, et ce à tout moment.

Antoine Sarailler. Les fonds ouverts sont en effet une véritable tendance répondant à une demande forte des investisseurs. Toutefois, nous constatons de notre côté beaucoup de fonds non pas « ouverts » mais « semi-ouverts », avec certaines restrictions au niveau des mécanismes de souscription et de rachat (poche de liquidité, gating…). Le but est tout simplement de faciliter la gestion d’un fonds qui gère des actifs par nature illiquides.

Vincent Gillet. Nous utilisons toute la panoplie des moyens juridiques à notre disposition pour gérer cette faible liquidité : gates, commissions de rachat dégressives, lock-up pour faire monter en charge le portefeuille, possibilité de suspendre le rachat… L’AMF est extrêmement vigilante sur le sujet, d’autant qu’il s’agit de produits grand public. Elle nous demande régulièrement de réaliser des tests de liquidité.

La dette privée est également une tendance…

A. S. Nous constatons effectivement un fort développement des fonds de dette privée notamment grâce aux évolutions réglementaires récentes qui permettent de pratiquer le prêt direct (direct lending) sous réserve d’un agrément spécifique accordé par l’AMF. Les fonds de dette sont surtout souscrits par des investisseurs institutionnels qui s’appuient sur des gérants indépendants et misent sur différents sous-jacents : dette corporate, infra, immobilière. Nous avons récemment structuré le premier fonds français de prêt direct géré par un gestionnaire étranger via le passeport européen. La France retrouve donc son attractivité ce qui est de bonne augure pour le développement du marché de la dette.

P. B. Les fonds de dette français sont souvent de très gros fonds institutionnels. Nous étudions ce marché depuis deux ans environ et pensons que le marché va s’étoffer et voir émerger des fonds moyens, plus accessibles, dans les mois à venir.

Autre placement alternatif, les actifs tangibles sont de plus en plus prisés des épargnants. Une belle opportunité pour développer votre marché ?

V. G. Nous avons effectivement vu la demande croître pour les placements dans l’art, le vin, mais aussi les voitures de course, les chevaux ou les diamants. La demande ne se transforme cependant pas toujours en offre car ce sont des actifs très complexes à gérer et plusieurs freins endiguent leur développement : les dépositaires sont frileux à conserver ces actifs et la directive AIFM (pour Alternative Investment Fund Managers, ndlr) a mis en place de lourdes procédures de gestion des risques et de reporting pour les gestionnaires agissant pour le compte de tiers (AIFM de tiers), très couramment aux commandes des fonds alternatifs.

A. S. L’AMF s’est montrée très frileuse, parfois à juste titre, concernant ce type d’actifs. Elle alerte régulièrement les épargnants sur le risque associé à ces placements, qu’il s’agisse de diamants, de vin ou d’objets d’art. Plusieurs scandales ont déjà éclaté, ce qui a terni l’image d’un secteur pourtant attractif. Il est vrai qu’il existe également d’autres difficultés, notamment celle des coûts très élevés de conservation pour les dépositaires pour des levées de fonds qui sont encore faibles.

V. G. Des fonds mixtes se sont développés pour pallier ces obstacles, en proposant un mix d’investissement entre des actifs illiquides et des sociétés cotées. La demande pour ce type de fonds vient d’ailleurs souvent de clients privés ou de family offices.

« La demande pour les fonds alternatifs vient souvent de clients privés ou de family offices »

Le marché français des fonds alternatifs est-il attractif à l’échelle globale ?

P. B. Il a retrouvé des couleurs ! L’AMF a contribué à ce rayonnement en créant un certain nombre de produits qui ont dynamisé le marché : la société de libre partenariat (SLP) en fait partie. La règlementation européenne a également resserré les mailles du filet sur l’ensemble des marchés. En France, les règles étaient déjà strictes : AIFM a permis d’égaliser les pratiques entre pays voisins. En outre, le Brexit joue positivement en faveur de la France et du Luxembourg, le sort des îles de Jersey et Guernesey – domiciliataires de nombreux fonds – étant incertain.

P. B. Il a retrouvé des couleurs ! L’AMF a contribué à ce rayonnement en créant un certain nombre de produits qui ont dynamisé le marché : la société de libre partenariat (SLP) en fait partie. La règlementation européenne a également resserré les mailles du filet sur l’ensemble des marchés. En France, les règles étaient déjà strictes : AIFM a permis d’égaliser les pratiques entre pays voisins. En outre, le Brexit joue positivement en faveur de la France et du Luxembourg, le sort des îles de Jersey et Guernesey – domiciliataires de nombreux fonds – étant incertain.

A. S. L’environnement politique est aussi très favorable. Les Français ont élu un président jeune qui annonce des réformes encourageant l’investissement dans les produits financiers favorisant le développement des entreprises et promeut la stabilité juridique et fiscale. Il existe aujourd’hui des véhicules modernes pour faciliter l’investissement étranger, comme le fonds professionnel spécialisé (FPS) et l’organisme de financement spécialisé (OFS). De plus, la baisse des taux et des rendements obligataires pousse les investisseurs à se tourner vers les placements alternatifs.

V. G. Exerçant au Luxembourg, je vois le marché français comme assez rigide et domestique. Toutefois, nous constatons depuis quelques mois que l’AMF cherche à ouvrir le champ des possibles en créant des produits dynamiques. La force du Luxembourg a été très tôt l’innovation, au gré des demandes des gestionnaires et des investisseurs. La France commence à emprunter cette voie avec des produits plus en ligne avec les demandes des clients.

Les récentes réglementations – AIFM, Mif 2 – ont-elles eu un impact sur le marché ?

A. S. AIFM n’a pas suscité de difficultés majeures pour les gérants français car la France appliquait déjà la majorité des contraintes qui ont été imposées à l’échelle européenne. En revanche, Mif 2 pourrait engendrer de nouvelles contraintes. L’une des principales inquiétudes des acteurs du marché concerne les schémas de distribution des produits et services financiers. La réforme interdit le versement de rétrocessions aux prestataires qui fournissent un service de conseil en investissement indépendants et de gestion de portefeuille sous mandat. Cela va nécessairement bousculer les modèles existants, alors que la distribution de produits et services financiers se faisait principalement via les rétrocessions.

P. B. En effet, les obligations qu’introduisent Mif 2 vont générer une quantité de frais supplémentaires non négligeable. Cela va certainement faire monter le seuil en-deçà duquel il est plus intéressant de passer par un fonds conseillé.

V. G. Beaucoup d’acteurs choisissent déjà l’AIFM tiers pour éviter les frais de structuration. Aujourd’hui au Luxembourg, certains gestionnaires ayant des fonds pouvant aller jusqu’à 500 M€, voire 1Md€, utilisent des AIFM tiers.

« Les obligations qu’introduisent Mif 2 vont générer une quantité de frais supplémentaires non négligeable »

Des structures comme Equitis proposent des services d’externalisation de la gestion de fonds. Ce marché des « fonds conseillés » est-il porteur ?

P. B. Cette forme de structuration fait désormais partie du paysage. Elle permet à des étrangers d’investir en France et facilite la gestion de ceux qui n’ont pas la structure appropriée pour gérer eux-mêmes leur fonds.

V. G. Nous voyons également certains prestataires de services proposer des services de fonds en « marque blanche », c’est-à-dire de fonds déjà montés dont il est possible de louer l’utilisation en lieu et place d’une création en propre.

La France est-elle réellement un marché domestique ?

P. B. Non, il serait erroné de considérer ce marché comme tel. De plus en plus de fonds s’affichent comme paneuropéens. Il est assez systématique que nous demandions des passeports de commercialisation dans une poignée de pays, au minimum chez nos voisins belges, allemands ou suisses. Il existe très peu de fonds strictement franco-français.

A. S. Statistiquement, la portion des investisseurs étrangers dans les fonds français augmente. La France a l’avantage de proposer un environnement réglementaire solide, grâce au travail de l’AMF notamment. Si la réglementation peut paraître comme stricte, cela n’est pas forcément une contrainte mais peut aussi permettre de rassurer et de sécuriser les acteurs du marché. Les prestataires de service sont considérés comme particulièrement fiables et relativement raisonnables sur les frais facturés. Le Brexit accélère le rapatriement de gestionnaires français qui s’étaient initialement installés à Londres et considèrent à nouveau la France comme une plateforme potentielle de leur développement futur.

V. G. C’est la volonté du gouvernement qui permettra ou non d’atteindre ce modèle paneuropéen. La flexibilité des structures juridiques des produits et la capacité de la France à mettre en valeur son modèle à l’international seront les clefs de la réalisation de cette ambition.

Propos recueillis par Camille Prigent

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