Fintech : à l’ombre des grands groupes bancaires

Opérations après opérations, les fintech n’en finissent plus de faire parler d’elles. Leur ambition commune ? Révolutionner le monde de la finance longtemps protégé par la réglementation et le coût d’entrée. Les banques les observent désormais avec la plus grande attention. Pour mieux les contrôler ?

Opérations après opérations, les fintech n’en finissent plus de faire parler d’elles. Leur ambition commune ? Révolutionner le monde de la finance longtemps protégé par la réglementation et le coût d’entrée. Les banques les observent désormais avec la plus grande attention. Pour mieux les contrôler ?

En décembre 2014, Lending Club, plate-forme de prêts entre particuliers, levait 870 millions d’euros grâce à son introduction en Bourse. Valorisée 1,5 milliard de dollars, cette société fondée en 2007 par le Français Renaud Laplanche aux États-Unis, est devenue dans l’Hexagone le symbole du succès des « fintech ». Huit ans après son lancement, la start-up revendique plus de 880?000 crédits octroyés, totalisant onze milliards de dollars de prêts. Cette réussite n’est pas un cas isolé. Outre-Atlantique, les valorisations de ces sociétés atteignent des sommets?: six milliards de dollars pour Square, société de paiement mobile, 3,6 milliards pour Stripe, solution de paiement mobile, ou encore 1,5 milliard pour Adyen, société hollandaise de paiement international.

 

Huit milliards de dollars en 2018

 

Et ce n’est que la partie émergée de l’iceberg. Une récente étude de la Silicon Valley Bank recense 1?027 fintech à travers le monde. « Si les médias français en parlent depuis cette année, le phénomène est lui plus ancien, précise Nicolas Debock, investisseur chez Balderton Capital. Dès 2006, des start-up se sont lancées sur ce secteur et Paypal, pionnier du genre, est né en 1999. » Places financières de premier plan, New York et Londres ont été les deux premières villes à voir se développer les fintech. La City compterait déjà 135?000 personnes y travaillant. Et ce chiffre n’est pas prêt de s’arrêter. Selon Accenture, les investissements dans les fintech sont passés de 928 millions de dollars à 2,97 milliards de dollars entre 2008 et 2013, soit une hausse de 300 % en seulement cinq ans. En 2018, ce chiffre pourrait s’approcher de huit milliards de dollars. Au cours des trois dernières années, les investissements mondiaux dans ce secteur ont augmenté quatre fois plus vite que les investissements globaux dans le capital-risque.

 

Une aubaine pour les fonds d’investissement qui sont attirés par la rentabilité de ces sociétés. Selon une étude publiée par l’association des business angels britanniques, 28 % des investissements réalisés dans les fintech affichent une rentabilité supérieure aux attentes, contre 21 % dans les TMT et 19 % dans les biotechnologies. « En capital-risque, les taux de rendement interne (TRI) tournent généralement autour de 10 %. Pour l’instant, même si nous n’avons réalisé encore aucune sortie, nous tournons plutôt autour de 25 % », témoigne un investisseur français. Au cours du dernier trimestre 2014, les fonds de capital-risque ont été les plus gros investisseurs avec près de 1,3 milliard de dollars répartis sur 82 investissements. Les acteurs du capital-investissement sont quant à eux un peu en retrait avec 801 millions de dollars pour vingt-trois opérations.

 

Les fonds de capital-risque français les plus actifs sont Partech Ventures, Idinvest, Truffle et XAnge. Ce dernier a notamment investi dans KissKissBankBank, plate-forme de crowdfunding, en 2009, dans The Currency Cloud, société de conversion de devises, en 2012, et dans Lydia, spécialiste des paiements mobiles en 2014. Autre signe que ce secteur se porte bien, le nombre de sorties ne cesse de croître. L’an dernier, 211 sorties ont été enregistrées, contre 134 en 2013. Dans 96 % des cas, il s’agissait d’opérations de fusion-acquisition.

 

« Ubériser le secteur de la finance »

 

Prêts, comptes bancaires, capital-investissement, systèmes de paiement, plates-formes de trading, gestion de données, transferts d’argent à l’étranger, conseils financiers… Grâce aux nouvelles technologies, ces start-up ont le potentiel de désintermédier tous les pans de la finance. Les banques sont bien sûr les premières concernées. Pourquoi alors ne pas avoir innové d’elles-mêmes?? « Pendant longtemps, le secteur bancaire a été très protégé par les réglementations. Ajouter à cela des marges confortables et vous comprendrez que ces acteurs n’ont pas été incités à innover, explique Thomas Beylot, cofondateur et directeur communication & marketing de Prêt d’union, plate-forme de prêts entre particuliers. Mais le développement des fintech est en train de changer la donne », prévient-il. Pour leur défense, leurs systèmes d’information, très complexes car développés couche après couche, rend difficile l’implantation d’une innovation. « Les banques sont également confrontées à un risque de réputation », ajoute Harold Zimé, fondateur d’Hoolders, plate-forme de co-funding. Résultat, une étude d’Accenture datant de 2014 indique que seule 10 % de l’innovation financière provient des banques.

 

Pour Harold Zimé, « les fintech sont tout simplement en train d’ubériser le secteur de la finance ». Une tendance facilitée par l’assouplissement de la réglementation européenne. Désormais, il est possible de lancer son service dans toute l’Europe dès que l’on a obtenu une licence bancaire dans un des pays de l’Union européenne. « Le monde de l’assurance est également impacté par cette révolution, ajoute Minh Tran, directeur général d’Axa Factory, accélérateur technologique de l’assureur français. L’insurtech modifie les rapports de force entre les différents acteurs. De nombreuses start-up sont ainsi en train de devenir des courtiers. »

 

Peu importe le secteur, le changement est tel qu’il semble difficile d’y résister. Car au-delà de leurs innovations, ces start-up répondent surtout aux nouvelles attentes des clients. « Aujourd’hui, les personnes entre 25 et 40 ans préfèrent réaliser leurs démarches sur Internet en quelques clics plutôt que de rencontrer un conseiller le samedi après-midi. Le réseau qui faisait autrefois la force des banques de détail n’est plus un argument de poids dans la conquête et la fidélisation de clients », constate Harold Zimé. Le monde de la finance est en train de vivre la même révolution que le secteur des télécoms à la fin des années 1990. « Les banques gardent le contrôle du réseau de distribution mais elles vont être contraintes d’en laisser l’utilisation à d’autres acteurs », précise Éric Charpentier, fondateur de Payname, pionnier du cobanking, nouveau modèle de paiements entre particuliers. Les fintech se greffent sur les banques comme l’ont fait avant elles les opérateurs de réseau mobile virtuel avec les géants des télécoms.

 

Des débuts difficiles

 

Face à ces mutations, les banques n’ont pas tout de suite adopté une attitude bienveillante. « À nos débuts, certaines banques refusaient de nous ouvrir des comptes », témoigne Éric Charpentier. « Certains cadres de grands groupes bancaires ne comprenaient pas ce que nous voulions faire. L’un d’eux nous a carrément dit?: "votre projet type Abbé Pierre, je n’y crois pas du tout", ajoute Thomas Beylot. Aujourd’hui, je peux vous assurer qu’il sait ce que nous faisons et comment. » Car les choses ont évolué?: les banques ont enfin saisi l’ampleur du phénomène. « Elles nous invitent désormais dans leurs incubateurs pour parler innovation », indique Éric Charpentier avec un brin d’ironie.

 

Mais le monopole des banques est-il vraiment menacé?? Bien que ces start-up dépoussièrent les modes de fonctionnement, les banques gardent encore une position largement dominante. D’autant plus que leurs relations sont complexes. « Elles peuvent être leurs fournisseurs, leurs clientes ou leurs concurrentes, » analyse Nicolas Debock. Parfois, alors même que tout semble les opposer, elles peuvent devenir complémentaires. C’est par exemple le cas pour Lending Club. Le leader mondial du prêt entre particuliers fait désormais la joie des banques. Aujourd’hui, 80 % des fonds levés par la start-up proviennent d’investisseurs et de groupes bancaires souhaitant diversifier leur risque. Le peer to peer a tout simplement créé une autre classe d’actifs.

 

Une chose est sûre, il est quasiment impossible pour une fintech de se passer d’une banque. L’exemple des start-up spécialisées en système de paiement est le plus parlant. Quasiment toutes ces sociétés ont noué des partenariats avec un acteur bancaire. « Pour imposer leur système de paiement, ces start-up ont rapidement compris qu’il ne fallait pas séduire uniquement les clients mais aussi les commerçants. C’est eux qui ont le pouvoir. Grâce aux innovations, elles peuvent leur promettre un meilleur taux de rebond ou une hausse du prix du panier moyen », complète Nicolas Debock. Et qui est mieux placé qu’une banque pour les y aider grâce à son réseau.

 

L’émergence d’un nouveau grand acteur de la fintech est également une question qui revient beaucoup parmi les entrepreneurs. Pourtant, peu y croient. Tous prennent l’exemple de Paypal qui a préféré se focaliser sur un seul type d’activité plutôt que de se diversifier et d’affronter de plein fouet les banques. « Au vu du niveau d’exigence d’innovation, je pense qu’il vaut mieux se concentrer sur un seul service et le faire bien », juge Thomas Beylot.

 

Entre veille et partenariat

 

Désormais, les banques assurent qu’elles ne reproduiront plus les mêmes erreurs. « Elles ont compris l’importance de participer à ce processus créatif, insiste Joëlle Durieux, directrice générale de Finance Innovation. Elles disposent toutes d’un directeur innovation qui met en place un incubateur ou un autre type d’accompagnement pour les start-up. » C’est par exemple le cas de BNP Paribas avec son accélérateur WAI ou encore du Crédit agricole avec son Village by CA. « Notre objectif est de favoriser les échanges entre les start-up et les grands groupes partenaires. Pour cela, nous multiplions les rencontres (conférences, speed meetings…), dans lesquelles des liens peuvent se tisser facilement et sans considération de structure ou de taille », explique Fabrice Marsella, « maire » du Village by CA. Un principe que le Crédit agricole compte essaimer sur tout le territoire français?: « D’ici à deux ans, une vingtaine sortira de terre à Brest, Besançon, Bordeaux… à l’initiative des Caisses régionales et en association avec des partenaires locaux », ajoute-t-il.

 

Un autre moyen de surveiller ces pépites est de nouer des partenariats avec elles. Crédit mutuel Arkéa assure ainsi des prestations techniques pour de nombreuses fintech. C’est elle qui réalise par exemple le « scoring » des dossiers de crédit pour Prêt d’union ou le cantonnement des dépôts pour Compte Nickel, société qui propose de créer un compte bancaire chez un buraliste.

 

Gagnant-gagnant??

 

Autre relation possible, l’investissement. De plus en plus de banques prennent des participations dans ces start-up via des fonds dédiés. Les premières banques à se lancer dans l’aventure sont étrangères. En 2013, Sberbank et BBVA ont chacune lancé un fonds de capital-risque de cent millions de dollars. Un an plus tard, HSBC et Santander leur emboîtaient le pas avec des fonds respectifs de 200 millions et 100 millions de dollars. Les montants des opérations ne cessent de s’envoler. En 2014, Amex Ventures, le fonds d’American Express, a cofinancé un tour de table de 28 millions de dollars pour LearnVest.

 

En France, le phénomène n’est en qu’à ses débuts et les montants demeurent modestes. Dans la plupart des cas, les banques restent minoritaires. Crédit mutuel Arkéa est par exemple actionnaire de Prêt d’union, dont elle détient 34 % du capital, et de Linxo, l’agrégateur de comptes bancaires. Fort de ces succès, le groupe bancaire va créer un fonds dédié aux fintech de vingt à trente millions d’euros. La filiale de private equity de La Banque postale investit des tickets d’un à cinq millions d’euros à travers ses fonds de capital-innovation et fait partie des investisseurs en pointe sur ce secteur.

 

Certaines banques n’hésitent plus à devenir majoritaires. C’est par exemple le cas du Crédit mutuel Arkéa qui a pris, fin septembre 2015, 86 % du capital de Leetchi pour cinquante millions d’euros. Sans compter les dix millions d’euros qu’elle investira pour développer la société à l’internationale. Faut-il y voir une façon d’étouffer un peu plus la concurrence?? Le principal intéressé Alexis Barba, directeur général de Leetchi, affirme le contraire?: « Cela fait six ans que nous travaillons avec Crédit mutuel Arkéa. Le rapprochement s’est donc fait de façon naturelle. »

 

« L’opposition faite dans les médias entre banques et fintech est contre-productive, insiste Joëlle Durieux, directrice générale de Finance Innovation. Elles sont complémentaires?: elles ont pour la majorité besoin l’une de l’autre. Sans les banques, la plupart des fintech sont souvent contraintes de partir  à l’étranger pour se développer. » Et pour cause, Leetchi n’avait levé que sept millions d’euros depuis sa création en 2009. L’arrivée d’Arkéa Crédit mutuel lui permet de rentrer dans une nouvelle dimension. Ainsi, Alexis Barba estime que d’« autres start-up de la fintech pourraient être intéressées par un rapprochement avec un acteur bancaire, pour bénéficier à la fois de synergies et d’une puissance financière permettant d’assurer le financement d’une croissance rapide ». Une relation qui de part l’inégalité de taille entre les deux sociétés doit être néanmoins encadrée. « Au sein de Finance Innovation, nous plaidons pour l’élaboration d’une charte de bonnes pratiques afin que cette relation soit gagnant-gagnant », insiste Joëlle Durieux.

 

Préparer le futur

 

C’est d’ailleurs ce qu’ont mis en place Leetchi et Crédit mutuel Arkéa. Pour marquer les limites de cette nouvelle relation, un pacte d’actionnaire a été signé. L’équipe de management historique de Leetchi, qui conserve 14 % du capital, contrôlera toujours la stratégie tandis que les représentants d’Arkéa siègeront au conseil de surveillance de la société. Gagnant-gagnant donc. Pour la banque bretonne, les synergies sont immenses. Sur le segment des cagnottes, les utilisateurs de la start-up pourraient se voir proposer une carte bancaire pour utiliser leurs fonds ou encore ouvrir un compte chez Fortuneo, la banque en ligne d’Arkéa. Quant à Mangopay, l’établissement de monnaie électronique de la start-up, il renforcera son partenariat avec Monext, filiale de Crédit mutuel qui gère déjà ses transactions de paiement par carte.

 

En figurant parmi les groupes bancaires les plus présents dans la fintech, Arkéa parie sur le futur. « Venir concurrencer de manière frontale les grandes banques serait stérile, de par notre taille et notre concentration dans l’ouest de la France. La voie du numérique est le meilleur moyen de nous développer hors de nos territoires. Notre avenir passe par notre capacité à travailler avec ces acteurs », souligne Ronan Le Moal, directeur général du groupe. Mais tout n’est pas si rose, nombreux sont les entrepreneurs à s’interroger sur une relation à long terme. « Si des concurrents sérieux émergent, elles ont les moyens financiers pour les acheter. Cependant, comment résisteront-elles à la révolution de l’usage?? » analyse de manière pragmatique, Éric Charpentier.

 

Car les banques ne sont pas les seules à s’intéresser aux fintech. Les géants de la technologie et des télécoms les regardent avec intérêt. Le domaine du paiement mobile donne notamment lieu à une bataille entre les géants américains. Pour empêcher l’Apple Pay d’emporter la totalité du marché, Google a récemment acheté Softcard Technology. De son côté, Samsung s’est offert LoopPay, solution de paiement déjà compatible avec 90 % des commerces aux États-Unis. Dans ce nouveau combat qui s’annonce, les banques n’auront plus l’avantage de la taille.

 

Vincent Paes

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