Fin de monopole pour les Gafa ?

Le ministre de la Justice américain, William Barr, a les big tech dans le viseur et souhaite enquêter sur leur possible violation des lois antitrust. Mais c’est d’Europe que pourraient venir les attaques les plus sérieuses contre la stratégie monopolistique des Gafa.

Le ministre de la Justice américain, William Barr, a les big tech dans le viseur et souhaite enquêter sur leur possible violation des lois antitrust. Mais c’est d’Europe que pourraient venir les attaques les plus sérieuses contre la stratégie monopolistique des Gafa.

La frénésie d’acquisitions des géants américains de la tech, ainsi que leur omniprésence dans le quotidien de centaines de millions d’utilisateurs (Facebook revendique 2,3 milliards d’utilisateurs mensuels à travers la planète, et Google enregistre 3 milliards de requêtes sur son moteur de recherche par jour), font de cette domination une réalité boursière, mais aussi économique, sociale. Certains des Gafa sont aujourd’hui en situation d’hégémonie sur des secteurs comme la publicité en ligne, l’e-commerce, le cloud ou les réseaux sociaux.

Pourtant, c’est leur omniprésence quasi-tentaculaire qui pourrait entraîner leur perte. Au fur et à mesure que les big tech américaines diversifient leurs activités et éradiquent la concurrence, la menace anti-trust augmente.

Sous les fourches caudines de la loi antitrust

De rampante, cette menace est revenue sur le devant la scène avec la nomination, en décembre 2018, du nouveau procureur général américain William Barr. En janvier 2019, lors de sa première audience de confirmation, il a annoncé vouloir enquêter sur de possibles abus de position dominante par les grands réseaux sociaux. « J'aimerais que les [fonctionnaires] antitrust soutiennent cet effort pour s'impliquer davantage dans l'examen de la situation du point de vue de la concurrence », a-t-il déclaré. « Je ne crois pas que ‘gros’ soit nécessairement mauvais, mais je pense que beaucoup de gens se demandent comment de tels mastodontes ont pu naître dans la Silicon Valley ».

Quel est le risque pour les Gafa ? Les lois antitrust ont obligé certaines entreprises à scinder leurs activités. Aux États-Unis, le recours au Sherman Anti-Trust Act (1890) et au Clayton Antitrust Act (1914) a plusieurs fois permis à la justice de s’attaquer aux situations hégémoniques. Ce fut le cas, en 1984, de l’opérateur de télécoms américain AT&T qui, après une procédure longue de dix ans, a vu mettre fin à son monopole sur les services téléphoniques aux États-Unis avec la création de sept sociétés indépendantes.

Au cours des dernières décennies, les entreprises technologiques ont fait partie des cibles préférées des autorités américaines. En 1969, IBM est accusé d’abuser de sa position dominante sur le marché des ordinateurs pour imposer ses services et produits. L’enquête, qui dura treize ans, pris fin alors que Big Blue, dépassé par la concurrence, perdait son hégémonie sur les PC.

Au début des années 2000, une autre entreprise technologique, Microsoft, était condamnée pour abus de position dominante. Après avoir frôlé la scission de ses activités, le groupe alors dirigé par Bill Gates acceptait un compromis avec la justice américaine destiné à améliorer la compatibilité de Windows avec les logiciels concurrents.

Pourtant, les attaques antitrust contre les Gafa ont été, jusqu’à présent, mesurées. La Federal Trade Commission (FTC) a jugé, en 2013, que Google n’abusait pas de sa position dominante en mettant en avant ses propres services dans son moteur de recherche. Une attitude prudente qui est de plus en plus critiquée aux États-Unis. Le nouveau président de la FTC, Joseph Simons, nommé en mai 2018, semble ainsi bien décidé à mettre fin à cette relative impunité des Gafa. D’après des informations publiées en janvier 2019, une enquête de la FTC portant sur l’utilisation des données personnelles par Facebook devrait aboutir à une amende de plusieurs dizaines de millions de dollars.

Attaques très politiques

Les critiques contre les Gafa ont pris un tournant très politique depuis les élections présidentielles américaines de 2016. Donald Trump a multiplié les attaques contre la tech américaine en général – dont le cœur balance plus du côté démocrate que républicain – et certains groupes en particulier. Parmi ses victimes préférées, Amazon, dont le patron Jeff Bezos ne cache pas son opposition au 45e président américain, mais aussi Apple, Google et Facebook. Pour tenter de faire rentrer les Gafa dans les rangs, le président américain agite régulièrement la menace antitrust. En novembre 2018, il confirmait lors d’une interview que son administration examinait la possibilité d’une procédure antitrust à l’encontre de Google, Amazon et Facebook.

Démocrates et Républicains s'en prennent aux Gafa

Moins attendues, les attaques du camp démocrate se sont faites plus virulentes en 2018. La figure montante du parti, Alexandria Ocasio-Cortez, a dénoncé en novembre dernier les exonérations fiscales consenties à un groupe comme Amazon, prenant la suite de critiques portées par Elizabeth Warren et Bernie Sanders. Le groupe de Jeff Bezos est devenu le symbole de l’exploitation des classes populaires par les big tech. Sous la pression politique, le PDG d’Amazon a d’ailleurs décidé, en octobre 2018, d’augmenter le salaire minimum de ses salariés américains – sans parvenir à tarir le flot de critiques.

Les tensions entre les démocrates et les big tech ont aussi été alimentées par la succession de révélations sur les pratiques de Facebook. Le réseau social a été accusé d’avoir laissé libre-court à l’ingérence russe lors des dernières élections présidentielles. En 2018, l’affaire Cambridge Analytica confirmait son rôle peu clair dans l’utilisation des données personnelles de ses utilisateurs à des fins politiques.

En novembre dernier, une enquête du New York Times concluait que le réseau de Mark Zuckerberg avait organisé une campagne de dénigrement du milliardaire George Soros – un des bouc-émissaires préférés de l’extrême-droite européenne et américaine mais aussi d’une frange des républicains. Selon le journal américain, Facebook espérait ainsi détourner l’attention des médias et du public des affaires pesant sur sa réputation. Les démocrates ont d’autant moins apprécié cette nouvelle révélation que le réseau social aurait collaboré avec Definers, un cabinet d’études se revendiquant proche des républicains, pour lancer la campagne anti-Soros.

L’Europe en tête de pont

Les États-Unis ne sont pas les seuls à s’inquiéter de l’hégémonie des big tech. L’Europe s’est lancée dans un combat pied à pied contre les Gafa. Outre la lutte contre l’« optimisation fiscale » largement pratiquée par les groupes américains, l’Europe fait figure de précurseur en imposant, depuis l’année dernière, son Règlement général sur la protection des données (RGPD) à toutes les entreprises œuvrant sur son territoire.

Droit de la concurrence et RGPD sont les deux armes de l'Union européenne

Or les datas sont à la fois le point fort et le talon d’Achille des Gafa : l’utilisation, souvent gratuite, de leurs services repose sur la collecte et l’exploitation des données des utilisateurs. Un mouvement qui va en s’amplifiant grâce à la diversification des activités des géants de la tech vers la santé, les médias, la géolocalisation, les objets connectés, les voitures autonomes, l’intelligence artificielle ou le cloud. L’utilisation et la sécurité de ces données se sont retrouvées au cœur des grands scandales qui ont secoué et fragilisé la tech au cours des derniers mois.

Le RGPD pourrait servir de base pour faire reculer les Gafa sur certaines utilisations contestées de ces datas. Le 21 janvier dernier, la Commission nationale de l'informatique et des libertés (Cnil) annonçait avoir infligé une amende record de 50 millions d’euros à Alphabet pour non-respect des règles instaurées par le règlement. « Les manquements constatés privent les utilisateurs de garanties fondamentales concernant des traitements pouvant révéler des pans entiers de leur vie privée, car reposant sur un volume considérable de données, une grande variété de services et des possibilités de combinaison de données quasi-illimitées », explique la Commission pour justifier sa décision. Cette première escarmouche devrait être suivie d’autres puisqu’une des associations à l’origine de l’enquête de la Cnil sur Google a déposé des plaintes pour les mêmes motifs contre Instagram en Belgique, Facebook en Autriche et WhatsApp en Allemagne.

L’autre arme de l’UE contre les Gafa, c’est le droit à la concurrence. Une lutte récemment incarnée par la commissaire européenne Margrethe Vestager. Elle a fait condamner Google en 2017 pour abus de position dominante sur le secteur des comparateurs en ligne et, en 2018, pour avoir utilisé la quasi-hégémonie Android sur le marché des smartphones afin de mettre en avant ses applications maison. Les deux amendes, de respectivement 2,43 et 4,34 milliards d’euros, illustrent la combativité de la commissaire. Une troisième enquête, cette fois portant sur la plateforme publicitaire Google Adsense, est toujours en cours.

Payer les conséquences

Au-delà de ces condamnations et de ces amendes – dont le montant n’est pas encore en mesure de mettre vraiment en péril les bénéfices des Gafa –, la montée de la menace antitrust est prise au sérieux par les géants de la tech qui se trouvent déjà sous le feu croisé des critiques et des attaques et voient leur réputation entachée. Le mouvement « #DeleteFacebook » a ainsi pris de l’ampleur : en Europe, Facebook a perdu 4 millions d’utilisateurs au cours des six derniers mois de 2018. Aux États-Unis et au Canada, la tendance est similaire, avec une stagnation des utilisations sur les trois premiers trimestres de 2018, et un recul sur la fin de l’année.

La succession de scandales a aussi eu des répercussions sur l’engouement des investisseurs pour les géants de la tech. Le 19 mars, au lendemain des révélations sur l’utilisation des données des utilisateurs de Facebook par le spécialiste du marketing Cambridge Analytica, le cours du réseau social baissait de près de 5 %. Et recule de 21 % depuis cette date. Les Gafa ont perdu plus de 1 000 milliards de dollars de valorisation depuis l’été 2018, et si la multiplication des affaires ne peut expliquer à elle-seule cette correction, elle y a participé.

Cécile Chevré

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