Fair Cobalt Alliance, quel avenir pour l’or bleu de la transition énergétique ?

Autrefois accusés par les mineurs de transformer l’argent en un minerai bleu, les kobolds, petites créatures du folklore allemand, ont donné ce nom au minerai bleuté : le cobalt. Dans un monde désenchanté, l’utilisation et l’exploitation de ce minerai sont malheureusement moins poétiques. Création de la Fair Cobalt Alliance, et implications.

Autrefois accusés par les mineurs de transformer l’argent en un minerai bleu, les kobolds, petites créatures du folklore allemand, ont donné ce nom au minerai bleuté : le cobalt. Dans un monde désenchanté, l’utilisation et l’exploitation de ce minerai sont malheureusement moins poétiques. Création de la Fair Cobalt Alliance, et implications.

La Fair Cobalt Alliance (FCA), réunissant des acteurs du secteur souhaitant repenser les conditions d’exploitation de ce minerai, a été rejointe par un nouveau membre : le mastodonte suisse de l’exploitation minière, Glencore. L’alliance crée le 24 août 2020 par Fairphone, Signify, Huayou Cobalt et Impact Facility ambitionne de poser les jalons d’une nouvelle exploitation, plus éthique du cobalt. Assheton Carter, directeur de l'Alliance explique que lorsque “nous rencontrons des problèmes environnementaux, sociaux ou qui concernent les conditions de travail dans les chaînes d'approvisionnement, nous ne devons pas les éviter, nous ne devons pas nous désengager, c'est au contraire notre devoir d'agir et d'améliorer la situation”, renseignant ainsi sur l’état d’esprit des membres de l’organisation. Ces mêmes membres ne voient d’ailleurs aucune objection à l’adhésion de Glencore, mettant de côté son passé “tumultueux”, pointé du doigt par bon nombre d’ONG. En effet, l’extracteur de matières premières est l’heureux détenteur du Public Eye Award de 2008, récompensant l’entreprise la plus irresponsable de l’année. Mais cette dernière souhaite s’engager pour une extraction plus juste des ressources minérales. “Nous travaillons avec plusieurs entreprises de la chaîne logistique, qui devraient toutes être responsables pour investir dans un cobalt plus juste. Tous ceux impliqués au sein de la FCA s’engagent à sourcer de manière responsable le minerai” confiait récemment une porte-parole de Fairphone, au Temps, justifiant ainsi à leurs yeux l’adhésion récente de la multinationale helvète. 

Un minerai stratégique

Effectivement, la demande adressée à cette ressource a explosé ces dernières années et pourrait encore s’accélérer. Le cobalt est un carburant non négligeable pour la transition écologique, utilisé dans les batteries lithium-ion des véhicules électriques, les smartphones et ordinateurs portables ainsi que dans l’imagerie médicale. Le secteur Benchmark Mineral Intelligence estime que la demande aurait triplé depuis 2011, et ce rien que dans l’industrie des batteries. Les 46 000 tonnes de 2017 pourraient ainsi plus que quadrupler d’ici à 2026, avec une prévision de 190 000 tonnes. 

Consciente de sa portée stratégique, la République démocratique du Congo, principal producteur de la ressource, a classé le cobalt comme “substance minérale stratégique”, suite à un décret et à la création de son nouveau code minier en 2018. Ce document a eu pour effet l’augmentation des redevances sur les “substances minérales stratégiques” (cobalt, coltan, lithium et germanium), passant de 2 % à 10 %. Toujours est-il que la popularité de cobalt dans l’industrie n’est plus à faire et l'augmentation de sa demande risque de se calquer sur l’évolution du marché des véhicules électriques, absorbant déjà 30 % de la production mondiale de cobalt. 

Une exploitation problématique

L’utilisation finale du cobalt se fait pour une grande partie dans le cadre de la transition énergétique. Si le processus en tant que tel est louable, il convient de se pencher sur les conditions d’obtention de certains de ses composants clés, parmi lequel le cobalt. L’extraction de ce minerai, dans son état actuel, pose d’importants problèmes sociaux, éthiques et environnementaux. En effet, l’ONG Amnesty International estime que 20 % de la production de cobalt en RDC est assurée par des mines artisanales, s’appuyant sur le travail infantile. Les tunnels de fortune banalisent le risque d’effondrement, présent à chaque instant, tout en exposant les mineurs à de graves maladies pulmonaires. Mark Dummett, responsable des affaires, de la sécurité et des droits humains chez Amnesty international signale qu’“Il y a toute une série de violations des droits humains liées à l’extraction du cobalt en RDC, qui découlent généralement du fait qu’il s’agit d’une activité très mal réglementée par le gouvernement congolais”. L’association craint notamment que ce minerai puisse être utilisé pour financer des conflits armés dans le pays, à l’image des diamants de sang d’Angola et de Sierra Leone dans les années 1990 et 2000. De fait, l’approvisionnement quasiment unilatéral du monde en cobalt, dirigé principalement vers la RDC, pourrait pérenniser ce genre de conflits et fragiliser les chaînes logistiques des producteurs de batteries.

Toutefois, les multinationales comme Glencore ne se reposent pas uniquement sur le “commerce local” et disposent de leurs propres mines. Le problème réside dans ces installations qui ont un impact environnemental très négatif. Shahjadi Hisan Farjana, Nazmul Huda et M.A. Parvez Mahmud dans leur analyse “Life cycle assessment of cobalt extraction process” certifient du bilan environnemental catastrophique des mines de cobalt, engloutissant des quantités démentielles d’énergies, provenant pour l’écrasante majorité de charbon et d’autres énergies fossiles. Les auteurs attestent également des quantités impressionnantes de particules nocives rejetées dans l’air comme l'arsenic, le cadmium, le cobalt et le manganèse. Le bilan sanitaire n’a donc rien à envier au bilan environnemental, et légitimise la création de la FCA ainsi qu’une prise de position forte des producteurs membres dans les plus brefs délais.

Enfin, l’asymétrie d’informations et de moyens rend ce système minier très injuste pour les populations locales. Par conséquent, une partie des mineurs congolais sont freelances et dépendent d’intermédiaires, des traders qui pèsent et évaluent la qualité de leur production, avant de la revendre. The Impact Facility renseigne sur l’utilisation, par certains de ces intermédiaires, de matériel truqué à l’avantage des acheteurs (balances truquées), qui profitent du fait que les producteurs locaux n’ont souvent pas les moyens et le matériel pour peser ou déterminer la qualité de leur minerai par eux-mêmes.

Quels objectifs pour la FCA ?

La Fair Cobalt Alliance espère construire une filière du cobalt plus transparente, ne faisant pas appel au travail infantile et plus sécurisante. Pour réaliser ces objectifs, il devient crucial de créer une réglementation afin d’encadrer les mines, mêmes les plus petites. L’organisation concentrera son activité sur la République démocratique du Congo, de loin le plus gros producteur mondial avec à sa disposition 50 % des réserves mondiales et assurant 60 % de la production en 2019. Plus précisément, les efforts de l’alliance portent pour le moment sur les sites miniers de Kasulu et Kamilombe. Selon le rapport de la FCA publié en 2015 “Digging for Change, trois objectifs principaux animeront l’alliance au cours des prochaines années. Le premier est la disparition complète du travail infantile dans la chaîne logistique du cobalt. 20 % de la production de minerai bleuté en République démocratique du Congo provient de mines artisanales qui, comme leur nom l’indique, sont très peu encadrées et où le taux de mortalité y est élevé. Face à ce problème, la FCA souhaite professionnaliser ces exploitations rudimentaires et y augmenter drastiquement la sécurité au travail. Bien que seulement 20 % de la production soit le produit d’exploitations artisanales, ce pourcentage rassemble l’écrasante majorité des mineurs congolais. De fait, le rapport “Powering Down Corruption”, de l’ONG Enough Project comptabilise 150 000 mineurs de cobalt en RDC, dont 90 % œuvrent dans de petites exploitations. N’ayant qu’un matériel rudimentaire, comparé à l’arsenal technologique et mécanique déployé par les multinationales, leur rendement est forcément moindre. 

Le dernier objectif concerne la diversification des sources de revenus des locaux. Ceux provenant de l’exploitation minière artisanale étant irréguliers et imprévisibles, l’alliance désire participer à la création d’une stabilité financière accrue en promouvant l’agriculture ou d’autres activités annexes. L’initiative de la FCA est soutenue par plusieurs organismes, dont l’OCDE. Benjamin Katz, analyste politique à l'OCDE, explique que “des millions de vies en RDC et dans le monde entier dépendent de l'Exploitation minière artisanale et à petite échelle (Emape). L'OCDE encourage l'industrie minière à agir de manière responsable et à s’engager pour une amélioration progressive de la situation, plutôt que de la contourner, ce qui a souvent pour seul effet de cacher encore davantage les problèmes liés à l’Emape. Nous soutenons pleinement l'objectif de la FCA, à savoir d'investir dans de meilleures conditions de travail dans le secteur de l’Emape, autant pour la transparence que cela apportera à l’industrie que pour l'accès au marché dont bénéficieront les petits producteurs”

Une alliance encore timide 

Si l’action de la FCA vise principalement à adoucir et sécuriser les conditions de vie des travailleurs dans les Emape, l’alliance n’a pour l’instant annoncé aucune mesure affectant les complexes miniers ultrapolluants des acteurs membres. De plus, aucun montant d’un quelconque engagement financier des membres de la FCA n’a été communiqué.

Pain pour le prochain et Action Carême, deux ONG suisses qui surveillent les activités de Glencore en RDC depuis 2011, estiment, par ailleurs, que les pollutions générées par le géant de l’industrie minière sont encore trop importantes. Dans un rapport de 2018, elles reconnaissent que malgré des progrès réalisés par l’entreprise, les niveaux de poussière rejetés sont encore bien au-delà du seuil recommandé par l'Organisation mondiale de la santé (OMS). Ces derniers étaient, d’après les organisations, pouvaient grimper jusqu’à 300 microgrammes par mètre cube, voire 500 microgrammes aux abords des routes d’accès des complexes miniers, non asphaltées. L’OMS définit quant à elle le seuil limite à 50 microgrammes par mètre cube, soit une valeur bien éloignée de la réalité. Alors que le spectre de la deuxième guerre du Congo, marqué par une extraction massive de coltan pour le financement des groupes armés, plane toujours sur la RDC, les ONG et autorités s’inquiètent de l’ouverture d’un chapitre similaire pour le cobalt. La FCA nourrit donc de grands espoirs, et pourrait bien participer à la création d’un commerce minier plus éthique et équitable.

Par Thomas Gutperle

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