F. Saliba (AFTE) : "L’Europe a la légitimité pour aller plus loin dans une vraie unité financière"

La crise a été révélatrice de l’importance de la liquidité des entreprises et de sa gestion. La présidente de l’Association française des trésoriers d’entreprises (AFTE), Florence Saliba, revient sur la période d’arrêt de l’économie et les conséquences de la crise pour les professionnels du financement.

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Florence Saliba, présidente, AFTE

La crise a été révélatrice de l’importance de la liquidité des entreprises et de sa gestion. La présidente de l’Association française des trésoriers d’entreprises (AFTE), Florence Saliba, revient sur la période d’arrêt de l’économie et les conséquences de la crise pour les professionnels du financement.

Décideurs. Comment les trésoriers d’entreprises ont-ils vécu le confinement du printemps ?

Florence Saliba. Pour revenir sur la période, il faut se repositionner début mars. Lorsque les Bourses dégringolent, que le marché de la dette long terme obligataire hésite et que celui des NeuCP court terme se tend. Roller une dette est encore possible, mais l’accès au new money est bloqué. La question de la liquidité se pose immédiatement, relayée par les prévisions de chiffres d’affaires des prochains mois, en berne. Les premiers jours du confinement, nous étions donc tous concentrés à faire fonctionner les trésoreries, chacun chez soi. Comme il n’y a aucun doute sur la nécessité de les faire fonctionner au quotidien, la majeure partie d’entre elles avaient des plans de secours pour travailler hors des locaux si besoin.

Le marché obligataire s’est vite remis en marche, dès l’annonce du plan de soutien de la Banque centrale le 16 mars. Inventé pour la crise de 2008, nous connaissions son fonctionnement. En l’espace de trois semaines, les taux ont remonté d’un point ce qui a amené les niveaux de financement pour des entreprises notées entre 1,5 et 2 %. Cela reste tout à fait raisonnable en comparaison avec 2008 où ils avaient crû de plusieurs points pour arriver à des niveaux de financement proche de 7 %. Les entreprises n’ont donc pas attendu de retour à meilleure fortune et ont massivement profité de la réouverture du marché pour se financer. Fin juin, les émissions obligataires atteignaient 80 % du montant de 2019, année record jusque-là.

"Contrairement à 2008, tout le monde a joué le jeu, les pouvoirs publics comme les banques"

Pour le court terme, il a fallu mettre en place les modalités, car c’était la première fois qu’une banque centrale rachetait du papier de court terme et la procédure s’est avérée plus compliquée que sur le marché obligataire. Néanmoins, il y a eu une réelle mobilisation de place, la Banque de France s’est montrée à l’écoute et des sessions ont été organisées avec les investisseurs pour décrypter et installer le processus, afin qu’il soit clair et utilisable pour tous. Nous avons attendu quinze jours pour les premiers rachats de titres, qui seront maintenus par la Banque de France jusqu’en juin 2021, puis un mois pour que ce soit fluide. Tout est rentré dans l’ordre, mais au cœur de la crise, faute de paramètres réalistes, il était très difficile d’établir des prévisions et de savoir combien de temps il fallait tenir. Nous avons réalisé des stress de liquidités, car le marché était fermé et l’activité à l’arrêt ou en forte décroissance. C’est à ce moment qu’ont eu lieu les négociations de lignes de crédit complémentaire, car il fallait sécuriser la liquidité et trouver des sources de financement.

Les banques ont-elles assumé leur rôle, notamment dans le cadre du prêt garanti par l’État ?

Contrairement à 2008, tout le monde a joué le jeu, les pouvoirs publics comme les banques. Celles-ci, avant même le Prêt garanti par l’État [PGE], ont rassuré en proposant des lignes de financement complémentaires à leurs clients, et ce, quelle que soit la taille des entreprises. Entre l’annonce et la mise en place du PGE, il a fallu en comprendre le fonctionnement. L’AFTE s’est avérée essentielle pour les membres, avec lesquels nous avons beaucoup échangé sur les actions des uns et des autres. Il n’y a pas eu de mouvement de panique ; l’ensemble des acteurs a joué son rôle de façon solidaire. Confiantes dans les banques, les entreprises n’ont pas tiré leurs lignes par sécurité, mais à hauteur de leurs besoins.

Qu’en est-il des délais de règlement ? Le crédit inter-entreprises a-t-il fonctionné ?

La responsabilité collective a fonctionné et il n’y a pas eu de mauvais jeu avec les délais de règlement. Certaines entreprises ont même proposé d’ajuster les délais de paiement à la faveur de plus petites. Cela a été l’occasion de développer des outils de gestion du BFR, comme le factoring, qui permet d’encaisser un client facturé, le reverse factoring, qui consiste à payer plus tard une facture fournisseur que la banque honore immédiatement, ou encore le dynamic discounting, qui autorise le paiement plus rapide de factures, selon un système d’enchères souple. Les grandes sociétés, qui ont accès aux marchés financiers, savent qu’elles doivent honorer tous les flux vis-à-vis de leur supply chain, qui n’y a pas aussi facilement accès, et installent ainsi les relations client-fournisseur dans la durée.

"Le métier du trésorier, c’est de financer l’entreprise, y compris dans le scénario le plus pessimiste"

Quelles relations entretenez-vous avec les agences de notation ?

Depuis la crise des subprimes, les agences de notation sont régulées. Très vite, dès le 9 avril, le président de l’Esma, l’Autorité des marchés financiers européenne, a donné l’instruction aux agences de bien prendre en compte les prévisions de cash flows des deux prochaines années dans leurs méthodes de notation, ainsi que de ne pas dégrader les entreprises de trois crans d’un coup, comme elles l’avaient fait en 2008. Pour rappel, tous les programmes de rachats de la BCE ne concernent que les entreprises notées Investment Grade. Nous avons eu peur d’avoir une lecture de la situation des entreprises trop immédiate, qui aurait exclu certaines sociétés du marché, sans regarder les perspectives dans la durée.

On dit qu’à chaque crise, malheur est bon… Quels enseignements tirez-vous de la période ?

Quand je vois l’énergie, la volonté qu’a mis l’Europe pour être ce qu’elle est, ce n’est pas normal qu’on n’ait pas un marché du financement court-terme à la hauteur de cette mobilisation. Le problème du NeuCP était le même dans chacun des pays européens. Quand un investisseur achète un NeuCP en France, il ne peut pas le faire dans un autre pays. Un marché unique, plus profond, faciliterait l’accès aux liquidités. L’Europe a la légitimité pour aller plus loin dans une vraie unité financière. L’union du marché des capitaux doit être une réalité.

Aussi, les critères environnementaux, sociaux et de gouvernance (ESG) deviennent incontournables. Alors que jusqu’à présent, nous nous étions concentrés sur l’environnement, surtout dans les secteurs très polluants, l’International capital market association (ICMA), à l’origine des principes en matière d’obligations vertes et sociales, a proposé ceux des sustainable bonds à la fin du printemps dernier. Ceux-ci visent le modèle économique de l’entreprise dans son ensemble et non plus un actif spécifique. Bientôt, les sociétés incapables de montrer ce qu’elles mettent en œuvre en matière d’ESG rencontreront des difficultés à se financer. Mais il faut rester réalistes et ne pas demander des reportings impossibles.

"Il n’y a pas eu de mouvement de panique"

Le quotidien des trésoreries d’entreprise se trouve-t-il changé ?

Les prévisions sont raccourcies à moyen terme, à horizon six ou douze mois. Il est encore difficile d’élaborer un budget et un plan avec une hypothèse centrale, donc nous gérons des entreprises sur la base de scénarios multiples. Le métier du trésorier, c’est de financer l’entreprise, y compris dans le scénario le plus pessimiste, pour pouvoir continuer à travailler. Nous allons vivre avec la Covid-19 pendant encore un moment, donc il ne faut pas proclamer un retour à la normale et les procédures mises en place pendant le confinement doivent être maintenues. Le niveau d’incertitude est tel que nous sommes toujours sur le qui-vive. Alors que nous pensions faire un sprint, nous courons un marathon.

Par ailleurs, le confinement nous aura au moins enseigné les bénéfices du télétravail et sa gestion. Ce mode de fonctionnement a permis de réorganiser les procédures, en revanche, il a fait disparaître la créativité. Avoir des idées n’est pas un processus ; il faut des rencontres, une non-organisation.

Les risques auxquels les trésoriers sont exposés ont-ils évolué ? Comment s’en prémunir ?

Le premier sujet est celui de la fraude interne et externe. Comment s’assurer qu’un ordre de virement, d’achat de devise, ou des modifications de données bancaires effectués par un collaborateur en télétravail émane bien de lui et que personne ne l’y oblige ? Il faudra travailler sur nos procédures de sécurité et les notions de confidentialité. De manière générale, les trésoriers sont confrontés aux mêmes risques, mais pas toujours à la même échelle. La période récente nous a fait redécouvrir celui de liquidité, qui est majeur. Une dette brute plus importante mais avec de la trésorerie, placée à taux négatif, s’avère intéressante, car elle assure la liquidité de l’entreprise et évite la panique en cas de crise. Encore faut-il être également précis dans la gestion du risque de change ; ce dont on a peu parlé pendant le confinement, car nous étions concentrés sur la liquidité. Cela peut coûter cher dans un monde où les devises sont volatiles, et encore plus dans l’environnement actuel.

Propos recueillis par Anne-Gabrielle Mangeret

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