F.Letier (GENEO Capital Entrepreneur) : "Ne me dites pas qu’il est compliqué de nommer des femmes"

Cofondatrice de GENEO Capital Entrepreneur, Fanny Letier
accompagne des PME et des ETI dans leur stratégie et leur
croissance, en leur apportant notamment du capital humain
et des valeurs. Son but ? Avoir de l’impact sur l’emploi. Ce qu’elle
avait déjà lorsqu’elle travaillait en ministère ou chez Bpifrance.

© Nathalie Oundjian

Cofondatrice de GENEO Capital Entrepreneur, Fanny Letier accompagne des PME et des ETI dans leur stratégie et leur croissance, en leur apportant notamment du capital humain et des valeurs. Son but ? Avoir de l’impact sur l’emploi. Ce qu’elle avait déjà lorsqu’elle travaillait en ministère ou chez Bpifrance.

Décideurs. Vous avez été haut fonctionnaire. Vous travailliez pour Bpifrance. Vous avez cofondé GENEO Capital Entrepreneur. Quel est le lien entre vos différentes expériences ?

Fanny Letier. Je suis une femme de convictions qui a toujours suivi ses envies. Le fil rouge de ma carrière : créer de l’emploi. Je suis née dans le Nord, territoire qui a été victime de la crise de la sidérurgie. Je sais qu’il est important d’avoir une place dans la société, de savoir pourquoi on se lève le matin. Après Sciences Po et l’ENA, j’ai choisi de rejoindre le ministère des Finances et plus particulièrement le service en charge du financement de l’économie. J’ai travaillé sur la réglementation des banques et des marchés financiers dans l’optique d’agir sur l’emploi.

Vous avez ensuite été à la représentation permanente de l’UE. Croyez-vous en l’Europe ?

Je suis une européenne convaincue. Je pense que la bonne échelle de raisonnement pour l’entreprise c’est l’Europe. Lors de la crise de 2008, l’UE a construit le plan de relance, sauvé des États ou encore stabilisé le système bancaire. J’ai pu travailler sur ces sujets et, à l’issue de la présidence française de l’Union, j’ai eu envie d’aller jusqu’au bout et d’être aux côtés des entreprises. C’est pour cela que j’ai demandé à présider le Ciri (Comité interministériel de restructuration industrielle, ndlr). Je ne sais pas si j’étais la plus compétente mais j’étais celle qui voulait le plus le poste. Christine Lagarde m’a nommée. C’était un monde très masculin et composé de personnes avec de l’expérience. J’avais 29 ans. Je voulais redynamiser cette institution. Entre 2009 et 2012, avec une équipe commando de six personnes nous avons mené 180 restructurations ayant un impact sur 6 000 emplois. C’est grâce à ce vrai lien direct avec les entreprises que je suis tombée dans le grand bain de l’entrepreneuriat.

"Aujourd’hui, je suis totalement alignée avec ce que je voulais être"

Vous êtes d’abord passée à l’offensive à travers Bpifrance…

J’ai travaillé sur la mise en place de Bpifrance et suis allée voir son directeur général, Nicolas Dufourcq pour l’intégrer une fois sur pied. Les trains ne passent pas deux fois et j’ai sauté dans celui-ci. Je me suis occupée des fonds d’investissement PME dont j’ai doublé la taille et créé l’accélérateur de PME et ETI qui permet en moyenne en deux ans aux entreprises d’enregistrer 25 % de croissance. Quand on crée un emploi dans une ETI, on crée 3,5 emplois dans l’économie car ces entreprises font grandir leur écosystème. Entre 2009 et 2016, 400 000 emplois sont nés grâce à des PME et ETI. On en a pourtant trois fois moins qu’en Allemagne et deux fois moins qu’en Italie. Si on arrive à combler ce différentiel, on a l’essentiel de la réponse au besoin de créations d’emplois.

Avez-vous l’impression de remplir vos objectifs ?

Aujourd’hui, je suis totalement alignée avec ce que je voulais être. J’ai essayé de comprendre ce qu’il fallait changer dans le capital-investissement pour que les entreprises s’ouvrent à des fonds pour grandir plus vite. Nous sommes des business partners sur le long terme, nous apportons des ressources mais aussi du capital humain et croyons dans les stratégies à impact. Nous sommes très attachés au partage de la valeur. L’argent a une odeur. Les fonds sont issus d’entrepreneurs qui veulent investir pour des entrepreneurs. Depuis deux ans, GENEO Capital Entrepreneur gère 230 millions d’euros. Nous sommes déjà entrés au capital de dix sociétés qui font entre 20 et 360 millions de chiffre d’affaires.

Comment décririez-vous votre style de management ?

Mon rôle consiste à toujours donner à mes équipes une vision d’avenir, à avoir toujours un temps d’avance sur le marché. Pour moi, entreprendre, c’est être dans le changement permanent. C’est consolider l’existant et incarner l’ouverture sur le monde, toujours être en veille sur les tendances sociétales. C’est un mix entre une bonne dose d’intuition et de travail. Embarquer chaque collaborateur par le sens pour qu’il soit au clair avec l’utilité de sa fonction. J’aime développer les gens, leur permettre de révéler leur potentiel.

"Quand une femme pitche en levée de fonds, elle demande en moyenne deux fois moins qu’un homme"

Et les femmes et l’entrepreneuriat ?

C’est un sujet délicat. Seulement 11 % des entrepreneurs en France sont des femmes. Et encore, derrière ces chiffres se cachent des couples de dirigeants. Quand une femme pitche en levée de fonds, elle demande en moyenne deux fois moins qu’un homme. Le monde du M&A et celui du private equity sont encore trop masculins, pour avoir plus de femmes dirigeantes, il faut qu’il y ait plus de femmes investisseurs.

Comment agissez-vous ?

Chez Bpifrance, je me suis attachée à avoir une équipe paritaire. Nous le faisons aussi, avec François Rivolier et nos associés chez GENEO. Qu’on ne me dise pas qu’il est compliqué de nommer des femmes : je trouve cela inadmissible. Il faut savoir accepter une plus grande diversité de parcours et investir dans la formation. J’ai vu exploser tellement de talents ! Je suis aussi toujours disponible pour m’investir dans les programmes de mentoring. La Women Business Mentoring Initiative fait des choses vraiment très bien, sa présidente Martine Liautaud est très imprégnée de culture américaine. Je le fais également pour mes équipes, dans le domaine du capital-investissement (programme Level 20) ou encore dans le cadre de Nos quartiers ont du talent. En revanche, je suis contre les fonds destinés aux femmes. On crée des fonds différents quand on attend des performances, des couples rendement / risque différents, or les femmes ne font pas moins bien que les hommes.

Quels conseils leur donnez-vous aux femmes ?

Il faut être conscient de sa valeur et savoir où on est pertinent pour toujours construire sur ses points forts. Il faut prendre l’espace là où l’on peut l’occuper. Il y a beaucoup de choses à faire sur la prise de parole : elle peut être travaillée, apaisée et très puissante. Les femmes ne doivent pas se censurer. On a tous une capacité contributive, c’est dommage de passer à côté car on n’ose pas : si vous ne le faites pas pour vous, faites-le pour les autres. Nous avons besoin que chaque femme exprime son potentiel.

Que pensez-vous de la notion de pouvoir ?

Le pouvoir ne me parle pas en tant que tel. Pour moi, il est synonyme de domination : on exerce un pouvoir sur quelque chose. Ce n’est pas mon approche. La mienne consiste à avoir de l’impact. J’aimerais laisser des traces, faire des choses utiles. Et ça, je ne pense pas que ce soit du pouvoir. Ma vocation consiste à rendre les rêves des entrepreneurs possibles.

Propos recueillis par Olivia Vignaud

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