Extrême droite et Russie, les affinités électives

En soutenant ouvertement la droite populiste du Vieux Continent, Vladimir Poutine agit dans l’intérêt de la Russie. De quoi trembler ? Pas vraiment puisque les partis libéraux et les pouvoirs en place y voient aussi leur intérêt…

En soutenant ouvertement la droite populiste du Vieux Continent, Vladimir Poutine agit dans l’intérêt de la Russie. De quoi trembler ? Pas vraiment puisque les partis libéraux et les pouvoirs en place y voient aussi leur intérêt…

Pour la droite populiste européenne, l’Autrichien Heinz-Christian Strache était l’exemple à suivre. À la tête du FPO, il obtient 26% des suffrages lors des élections législatives de 2017 avant d’être nommé vice-chancelier. Puis tout s’écroule. En mai 2019, une vidéo compromettante est diffusée auprès du grand public. On y voit le dirigeant, en vacances à Ibiza, en plein dialogue avec une oligarque russe. Objet de la discussion ? Cours de financement occulte du parti et conseils pour racheter un influent tabloïd viennois. Le vice-chancelier ne se remet pas de cet "Ibiza Gate". Contraint de démissionner, son parti est le grand perdant des dernières législatives. Cet enregistrement permet à l’opinion publique de confirmer une chose : oui, la Russie de Vladimir Poutine soutient plus ou moins ouvertement une partie de l’extrême droite européenne.

Poutine l’antisystème

Et cette dernière ne demande que cela. Il faut dire que le successeur de Boris Eltsine est particulièrement apprécié des populistes du Vieux Continent. "Multiculturalisme, athéisme, faiblesse institutionnelle, ouverture au mariage gay… Les partis d’extrême droite reprochent de nombreuses choses à l’UE et à la démocratie parlementaire actuelle", explique Bruno Cautrès, politologue chercheur au CNRS et au Cevipof. Or, Vladimir Poutine incarne l’exact opposé de ces valeurs puisqu’il est le chantre d’un pouvoir fort, soutenant la "famille traditionnelle", "non corrompu" par l’immigration et la recherche constante du politiquement correct. Guère étonnant, donc, d’entendre Mateo Salvini, leader de la Lega italienne déclarer publiquement qu’il "se sent plus à l’aise à Moscou qu’à Bruxelles" ou de voir le premier ministre hongrois Viktor Orban multiplier les échanges avec les officiels et les milieux d’affaires russes.

Afficher sa bonne entente avec Moscou aurait également un avantage pour l’extrême droite. "Cette dernière joue la carte de l’antisystème. Poutine est tellement critiqué par les partis libéraux pro-UE que, le soutenir, c’est montrer que l’on incarne une nouvelle façon de faire de la politique", soutient Bruno Cautrès. Dans le même temps, ces mouvements, longtemps cantonnés à une opposition stérile, arrivent peu à peu au pouvoir. Pour le conquérir, il est de bon ton pour leurs dirigeants de montrer qu’ils possèdent une envergure internationale. Rien de mieux pour cela que de serrer la main du président d’un pays de plus de cent quarante millions d’habitants. Cela tombe bien, le pouvoir russe est prêt à ouvrir grand ses portes. Ainsi, Mateo Salvini a rencontré à plusieurs reprises Vladimir Poutine avant d’accéder au gouvernement. De son côté, en mars 2017, Marine Le Pen a été reçue officiellement au Kremlin avec les égards d’un chef d’État par Vladimir Poutine qui a assuré la main sur le cœur ne vouloir "en aucune façon influencer les événements en cours".

Stratégie nationaliste russe

Cet amour fonctionne dans les deux sens puisque Vladimir Poutine fait lui aussi les yeux doux à Salvini, Le Pen, Strache et consorts. Avant tout dans un objectif de politique nationale. Pour Bruno Cautrès, "les Russes ont difficilement vécu la chute de l’URSS et la perte d’influence de leur diplomatie". Or, selon lui, soutenir cette partie de l’échiquier politique permet au pays de faire parler de lui en Europe de l’Ouest, de montrer qu’il est puissant, qu’il existe encore, que l’on se tourne vers lui. Ce qui est tout à l’honneur de son dirigeant qui peut ainsi jouer sur la fierté nationale pour maintenir son pouvoir. Qu’importe le vieillissement des infrastructures, la stagnation économique et la dépendance aux hydrocarbures : le monde craint à nouveau la Russie.

"De manière ironique, cette politique permet aussi au maître du Kremlin de se présenter comme un vrai démocrate", observe Bruno Cautrès. Les banques russes soutiennent le RN ? Les thèses du parti sont mises en avant sur RT France, émanation du régime russe ? C’est tout simplement parce que cette sensibilité politique qui représente une partie de l’électorat ne peut pas s’exprimer dans l’Hexagone puisque les banques leur refusent des prêts et qu’aucune chaîne proche du RN n’existait dans le paysage audiovisuel français avant l’arrivée de RT …

L'exécutif russe est plus pragmatique que versé dans l'idéologie.

Si l’objectif principal de la stratégie russe est de maintenir au pouvoir le président actuel et son cercle rapproché, la destruction de l’UE ou des démocraties européennes n’est pas à l’agenda. Il faut dire que les pays européens constituent, de loin, le premier partenaire économique du plus vaste pays du monde.

L’exécutif russe est donc plus pragmatique que versé dans l’idéologie. Il entretient d'ailleurs des relations tendues avec les extrêmes droites de Suède, de Finlande ou de Pologne à l’orientation résolument anti-russe. Ce qui n’est pas le cas des populistes français, italiens, autrichiens, allemands ou encore hongrois. Qu’il s’agisse d’un renvoi d’ascenseur ou d’un vrai positionnement politique, force est de constater que tous ces partis soutenus par la Russie… défendent bec et ongles les intérêts de cette dernière. Ils montent ainsi en première ligne pour demander la levée de sanctions économiques contre la Russie, sa réintégration dans le G7 ou encore la reconnaissance de l’annexion de la Crimée. Ainsi, dans l’hémicycle du Parlement européen, l’ancien ministre UMP désormais passé au RN, Thierry Mariani, ne cesse de réclamer une remise à plat des relations euro-russes.

Cinquième colonne ou lobby ?

Parfois, le rapprochement avec Moscou va encore plus loin. Ainsi, en avril 2019, le journal allemand Der Spiegel publie une enquête qui sonne comme un coup de tonnerre. S’appuyant sur un long travail d’investigation, elle révèle que le député AFD du Bade-Wurtemberg, Markus Frohnmaier serait "totalement sous contrôle" du Kremlin qui aurait en sous-main financé sa campagne. Ce qui explique pourquoi, le jeune député milite autant en faveur de la Russie. Allant même jusqu’à impliquer un de ses assistants parlementaires dans le conflit ukrainien. En juillet 2019, autre scoop : Buzzfeed révèle que des émissaires de Mateo Salvini ont rencontré des chefs d’entreprise pro-Poutine pour discuter d’un montage complexe finançant le parti d’extrême droite. De quoi faire du tribun (qui a depuis quitté le pouvoir) un obligé de la Russie.

De là à parler d’une cinquième colonne il n’y a qu’un pas… que Bruno Cautrès refuse de franchir : "Il est indéniable que de nombreux élus d’extrême droite soutiennent la Russie poutinienne, mais ils agissent plus comme un lobby que comme une force souhaitant renverser la démocratie parlementaire." Les réseaux russes en Europe de l’Ouest seraient donc un groupe d’intérêt, au même titre que les pro-américains, pro-saoudiens ou pro-israéliens qui agissent dans le cadre de clubs de parlementaires. "Si les pro-russes étaient si néfastes que cela, les gouvernements auraient sévi", poursuit le politologue qui estime que les autres partis tirent eux aussi profit de ce "petit jeu" qui permet de miser "la carte de la peur russe" à des fins électorales.

Le fort déclin du FPO passé de 26% à 16% des voix en deux ans, après la révélation de l’« Ibiza Gate » en est la preuve. De même, Emmanuel Macron est conscient qu’il augmente sa popularité en dénonçant, en mai 2017, devant un Vladimir Poutine impassible, RT France qu’il qualifie "d’organe d’influence" qui "a produit à plusieurs reprises des vérités infamantes sur ma personne". Pouvoir russe, populistes, partis politiques traditionnels : ces coups de billards à trois bandes arrangent tout le monde. La partie risque donc de continuer. De quoi ravir les nostalgiques de la guerre froide.

Lucas Jakubowicz

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