Étienne Klein : "À mesure qu’on gagne en compétences, on perd en arrogance"

Philosophe des sciences et directeur au CEA, Étienne Klein a écrit plus d’une trentaine d’ouvrages de vulgarisation. À l’heure où la crise sanitaire est aussi une crise de la compréhension du scientifique, son éclairage se révèle précieux.

Philosophe des sciences et directeur au CEA, Étienne Klein a écrit plus d’une trentaine d’ouvrages de vulgarisation. À l’heure où la crise sanitaire est aussi une crise de la compréhension du scientifique, son éclairage se révèle précieux.

Décideurs. Quel est le biais cognitif qui a fait le plus de tort à la manière dont les Français ont appréhendé les discours scientifiques durant la crise ?

Étienne Klein. Il faudrait comparer leurs effets mais je pense qu’au début il y a eu de l’ultracrépidarianisme, c’est-à-dire quand les gens parlent au-delà de ce qu’ils savent. Les personnes qui disaient qu’elles ne savaient pas ont été détrônées par celles qui avaient beaucoup plus d’assurance. Ce qui fait pas mal de dégâts. Il y a un autre biais qui est l’ipsédixitisme : le maître l’a dit donc je crois ce qu’il dit sans exercer mon esprit critique. C’est ce qu’on appelle l’effet gourou. Il y a aussi des côtés positifs. On a vu se déployer en temps réel, au jour le jour, la dynamique propre de l’effet Dunning-Kruger. Quand un problème apparaît, on pense qu’il est déjà connu. En croyant le cerner, on se montre à la fois incompétent et arrogant. À mesure qu’on gagne en compétence, on perd en arrogance.

Les gens avaient-ils besoin d’un gourou, ou d’un génie comme ceux dont vous parlez dans vos ouvrages ?

Je n’ai pas eu ce sentiment-là. On cherchait plutôt une parole à laquelle accorder sa confiance. On a besoin de gens qui nous disent : "Nous savons que… et nous nous demandons si". Le "nous savons" exprime la parole d’une communauté de gens qui travaillent ensemble et se sont mis d’accord sur la pertinence de résultats connus et difficiles à contester. "Nous nous demandons" s’interroge sur les connaissances incomplètes auxquelles nous ne pouvons donner de réponses. Les personnes qui vont nous sortir d’affaire, celles qui ont mis au point le vaccin à ARN messager notamment, celles-là vous ne les avez jamais vues. Elles ont travaillé dans l’ombre. Ceux qui ont promu des médicaments inefficaces, on les connaît tous. Y aurait-il une corrélation entre compétence et discrétion ?

"Y aurait-il une corrélation entre compétence et discrétion ?"

Le temps de la recherche n’est pas celui du politique. Comment auraient dû réagir les gouvernants alors que la science n’avait pas toutes les réponses ?

On doit faire de la pédagogie. En période de confinement, les gens étaient disponibles et donnaient leur attention. On avait vraiment l’occasion d’expliquer le travail des chercheurs, d’expliquer la confusion entre corrélation et causalité, etc. On opposera que c’est compliqué mais en juillet 2020, en Allemagne, j’ai vu Angela Merkel expliquer l’exponentiel avec ses mains lors d’une conférence de presse. On aurait pu faire de la pédagogie sur la contagiosité : celle-ci n’est pas la propriété d’un virus mais dépend des interactions sociales. Parler d’un virus contagieux n’a aucun sens et peut conduire à des comportements dangereux.

Vous pointez aussi le rôle du débat public dans une crise comme celle-ci…

Oui. On a préféré organiser des débats avec des personnes qui avaient des positions de principe connues à l’avance pour avoir des clashs, des affrontements binaires. Je me demande si une République peut vivre sans argumentation, en donnant une prime aux sophistes. En radicalisant le discours, on empêche les gens modérés, ou qui disent qu’ils ne savent pas, d’intervenir. On a abandonné la forme historique du débat. Le verbe "débattre" date du XIIe siècle et désigne ce qu’il faut faire pour ne pas avoir à se battre. Il s’agit de pratiquer une sorte de politesse de l’esprit pour savoir, à la fin de la discussion, ce sur quoi on est d’accord ou non.

Doit-on débattre sur toutes les connaissances scientifiques ?

Non. D’ailleurs, on a installé des débats autour de questions qui ne le méritent pas. Il y a des choses que l’on sait, comme l’univers est en expansion. Par exemple, il n’y a pas à débattre pour savoir si la terre est ronde mais à faire de la pédagogie, expliquer comment on a su qu’elle n’était pas plate.

"La vulgarisation scientifique ne pénètre pas dans la culture commune"

Vous consacrez une partie de votre temps à la vulgarisation. Pensez-vous que celle-ci soit efficace ?

Il y a deux ans, je vous aurais dit que c’était efficace, qu’il fallait étudier un sujet, comme la physique quantique, pour, au bout de plusieurs années, vous sentir capables d’en parler à des gens. Quand vous le faites, vous avez l’impression que ces personnes comprennent le discours que vous avez adapté pour elles, elles posent des questions pertinentes, etc. Vous vous dites que ça marche. C’est oublier l’intervention d’un biais colossal : le public que l’on rencontre par la vulgarisation est extrêmement minoritaire. En outre, un message peut être compris de façon très différente par chacun d’entre nous. La vulgarisation ne pénètre pas dans la culture commune. J’ai rencontré Axel Kahn* et nous avons échangé sur le sujet. On s’est dit qu’on avait raté quelque chose. On n’a pas tenu compte, dans notre façon de vulgariser, des biais cognitifs.

Comment avoir confiance en la science alors que certaines découvertes sont récentes ?

Je pense au cas du vaccin à ARN messager notamment… J’ai cru comprendre que le vaccin a été étudié avec une minutie et un sérieux supérieurs à ce qu’on a pu faire jusque-là. Il peut bien sûr avoir des effets indésirables dans le temps qu’on ne connaît pas. Les gens infectés par le virus peuvent aussi, dans les années à venir, déclarer d’autres symptômes et d’autres maladies. Si vous décidez de ne pas vous faire vacciner au motif qu’elle est dangereuse, alors appliquez ce principe à tout autre médicament dont on ne connaît pas les effets secondaires sur le long terme comme le vaccin contre la grippe ou la pilule. Je suis prêt à accepter toutes les positions si elles sont cohérentes et déclinées.

Durant le premier confinement, on a beaucoup parlé du temps : le temps suspendu, les minutes qui paraissent des heures, etc. Quel a été votre rapport au temps, vous qui l’avez étudié, pendant cette période ?

Le premier confinement a changé notre rapport au temps mais pas le temps lui-même. Quand on n’a pas de marqueur de temps, on en perd la notion. Pour sentir le temps, il semble qu’il faille être victime de ce que Paul Valéry appelait une "intoxication par la hâte". On m’a posé beaucoup de questions sur le sujet mais le confinement n’est pas une affaire de temps. C’est la perte de notre liberté de mouvements qui a été nouvelle. Le confinement a lieu dans l’espace et non pas avec le temps. Je pense que cela nous a montré à quel point le mouvement est une donnée essentielle de l’intensité existentielle. C’est presque une expérience métaphysique.

Propos recueillis par Olivia Vignaud

*Médecin généticien, auteur de livres de vulgarisation

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