US et UK : comment s'en sortent les law firms ?

Les marchés juridiques anglais et américains, souvent assimilés, ont, au début de la crise, réagi différemment au déficit de demandes de droit. Alors que les premiers ont eu recours aux fonds de trésorerie et à l’assistance gouvernementale, les seconds ont coupé dans les dépenses et les salaires. Mais le prolongement de la crise rapproche les deux modèles et promet un renouvellement du monde juridique anglo-saxon.

Les marchés juridiques anglais et américains, souvent assimilés, ont, au début de la crise, réagi différemment au déficit de demandes de droit. Alors que les premiers ont eu recours aux fonds de trésorerie et à l’assistance gouvernementale, les seconds ont coupé dans les dépenses et les salaires. Mais le prolongement de la crise rapproche les deux modèles et promet un renouvellement du monde juridique anglo-saxon.

La structuration fiscale de cabinets d’avocats anglais et américains est à l’origine de la différence de réaction sur ces deux marchés juridiques. Aux États-Unis, le versement des primes et des dividendes aux avocats et actionnaires au mois de décembre a laissé les cabinets financièrement démunis lorsque la crise s’est manifestée au mois de mars, avec peu de solutions autres que les coupures de personnel. En Angleterre, ces mêmes versements ont traditionnellement lieu aux mois de mars ou d’avril, laissant aux cabinets anglais le temps de mettre en place des mesures financières efficaces, mais peu durables pour sauver l’emploi. 

La trésorerie au coeur de mesures américaines brutales 

Avec le versement des primes et dividendes de Noël 2019, à l’heure où le Covid-19 n’avait pas encore mis l’économie à l’arrêt, les cabinets américains se sont inconsciemment tiré une balle dans le pied. Les États-Unis ont été frappés par la pandémie en début d’année, et les premières mesures barrage provoquant des pertes financières lourdes ont été adoptées quelques mois plus tard, en mars. Gravement frappé par le virus, le pays a souffert du manque de réactivité de son gouvernement dans l’adoption des mesures, constituant une double peine : le virus s’est largement diffusé sur le sol américain, et rien ne pouvait plus éviter une perte de vitesse de l’économie. Sans trésorerie, les cabinets d’avocats ont alors manqué de temps pour agir. Les mesures principalement adoptées ont été hors-norme : remise au pot d’une partie ou de la totalité des rémunérations des associés, forte diminution des rétrocessions des collaborateurs, chômage partiel et licenciements massifs. En croissance continue depuis la dernière crise de 2008, le secteur juridique accuse aujourd’hui un recul net puisque, selon les chiffres officiels, le seul mois de mars a essuyé une perte de 64 000 emplois dans le secteur juridique. Difficile de donner la part exacte d’avocats associés et collaborateurs dans cette vague de licenciements. 

Plusieurs cabinets américains parmi les meilleurs ont, volontairement ou non, vu leur plan de sauvetage être diffusé au public. Pas d’homogénéité dans les réponses cependant : si certains ont pu limiter leur réaction à l’adoption de mesures économiques impactant les salaires et primes de ses employés, d’autres ont eu à couper directement dans leurs effectifs. Par exemple, le cabinet Dentons a mis en place des réductions de salaire allant de 1 % à 20 % selon le montant habituellement touché par ses avocats, Baker & McKenzie a réduit de 15% tous les salaires supérieurs à 100 000 dollars annuels et a annoncé le licenciement de 6 % de ses effectifs nord-américains. Akerman a quant à lui opéré une baisse des salaires de 25 %, tout en licenciant une trentaine d’avocats. Le plan le plus brutal semble avoir été celui de Goodwin, qui a déjà licencié une cinquantaine de membres de ses équipes juridiques, et qui prévoit de licencier des collaborateurs si la situation actuelle venait à se prolonger. Le défi des cabinets américains a donc été de surmonter la crise, de sauver les structures parfois au détriment des ressources humaines, du fait essentiellement de l’impossibilité de limiter les dégâts sur une trésorerie majoritairement écoulée et une activité quasi arrêtée. 

Des réactions anglaises salutaires, mais pas salvatrices 

À la différence des cabinets américains, les firmes britanniques ont pu compter sur leur trésorerie durant les premiers mois de la crise. En coupant leurs dépenses relativement tôt et en profitant des aides gouvernementales, les premiers mois de la crise ont été relativement calmes en Angleterre. C’est aujourd’hui que la situation se durcit, l’épuisement économique des entreprises, mais aussi de l’État ne pouvant faire face à la persistance du virus. 

Le 11 mars 2020, le gouvernement anglais a présenté un plan de 30 milliards de livres sterling pour protéger l’économie, dix jours avant l’annonce d’un confinement national. Le 8 juin, ce plan a été renouvelé, avec 30 milliards supplémentaires au soutien des entreprises. Un important dispositif de sauvegarde de l’emploi a été mis en place, du jamais vu en Angleterre, de surcroît par un gouvernement conservateur. Ce dispositif assurait aux salariés mis en chômage partiel le paiement des salaires à hauteur de 80 %, dans une limite de 2 500 livres sterling par mois, et ce, pendant trois mois à compter d’avril. Cette assistance a permis de limiter la pression économique qui pesait sur les entreprises, et donc sur les cabinets d’avocats, dont certains ont divulgué leur plan d’action. Ces mesures sont restées majoritairement économiques, sans coupure directe d’emplois. Taylor Wessing a par exemple mis une partie de ses équipes au chômage partiel, en garantissant à ses salariés de compléter les aides gouvernementales pour que les salaires soient perçus à 100 %, tout en annulant la distribution des bonus et primes de ses associés. Bryan Cave Leighton Paisner a quant à lui annoncé une baisse de 15 % des salaires pour une durée de treize semaines. Slater & Gordon a procédé comme prévu au paiement des différentes primes annuelles, à plus de 1 000 employés, à l’exception des membres de l’équipe de direction dont les paiements ont été reportés à juillet. Environ 150 employés, soit moins de 10 % du total, ont été mis au chômage partiel et l’enseigne a assuré compléter chacun de leurs salaires. 

Conclus dans l’urgence, ces plans étaient prévus pour quelques semaines voire quelques mois, et ont a minima permis de gagner du temps pour préserver les postes. Mais aujourd’hui, les cabinets anglais se retrouvent dans la même situation que leurs homologues d’outre-Atlantique, et les premières annonces de licenciements sont tombées. Par exemple, Freeths a licencié 19 avocats et a supprimé 11 postes du staff, tandis que 36 salariés ont fait l’objet d’un "licenciement volontaire". 

D’impossibles prévisions

Les solutions des cabinets d’avocats américains et anglais ne peuvent être appréciées qu’au passé. Difficile de prévoir leurs conséquences, et encore moins leur effectivité tant le contexte économique mondial est imprévisible. Impossible de réaliser un bilan des mesures adoptées, tant elles ont été diverses en nature ou en envergure. De même, la véracité de ces chiffres peut être interrogée, de nombreuses rumeurs ayant évoqué des "stealth layoffs", ces licenciements furtifs réalisés par certains cabinets. Des méthodes qui permettent aux law firms de réduire leurs effectifs, que ce soit en petites quantités ou à l’échelle du groupe tout entier, sans avoir à avouer qu’ils ont procédé à des coupes d’ordre économique.

Une seule certitude : la vague de licenciements et l’arrêt des recrutements au sein des cabi-nets anglo-saxons promettent des années de vaches maigres au secteur juridique. La crise a rendu certains postes dispensables et crée aujourd’hui une déformation du marché du travail, peu engageant pour les jeunes diplômés notam-ment. Si une note positive devait être trouvée, elle se situerait dans le renouvellement numérique du milieu juridique. La période est propice au développement de la legaltech voire à la naissance de cabinets d’avocats entièrement virtuels, rendant tout un secteur florissant au détriment d’un autre.

Louise Tydgadt

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