Entretien avec Félix de Belloy, avocat d’Édouard Balladur

L’ancien Premier ministre a été relaxé par la Cour de justice de la République. Son avocat revient sur un long marathon judiciaire et sur les risques d’une justice de plus en plus soumise à la pression de l’opinion publique.

L’ancien Premier ministre a été relaxé par la Cour de justice de la République. Son avocat revient sur un long marathon judiciaire et sur les risques d’une justice de plus en plus soumise à la pression de l’opinion publique.

Décideurs. Que retenez-vous de la relaxe d’Édouard Balladur ?

Félix de Belloy. C’est une très grande satisfaction puisque cette relaxe met un point final à une longue et éprouvante procédure qui a commencé en 2008, avec des accusations gravissimes qui ont été répétées parfois quotidiennement dans la presse, pendant plus de dix ans. Tous les ingrédients étaient réunis pour exciter les esprits : attentats, ventes d’armes, financement d’une élection présidentielle. L’opinion s’est vite convaincue de la culpabilité d’Édouard Balladur. Or, dans une affaire aussi complexe, il était impossible de contredire les accusations en quelques mots. La seule solution était que la justice reconnaisse l’innocence d’Édouard Balladur, c’est enfin chose faite.

Quelle stratégie avez-vous adoptée pour défendre votre client ?

On aurait pu insister sur les nombreuses irrégularités procédurales. Mais nous avons fait le choix d’aller chercher une relaxe sur le fond. Dans ce dossier de près 100 000 pages, nous avons fait ressortir quelques éléments concrets et factuels, incontestables, qui rendaient absurdes les théories de l’accusation. Je suis convaincu que la Cour de justice de la République, à qui il est reproché à tort sa clémence, était au départ réticente à relaxer l’ancien premier ministre.  Je suis heureux de voir qu’elle a privilégié le droit au souci de plaire à l’opinion et aux médias.

"Je suis heureux de constater que la Cour de justice de la République a privilégié le droit au souci de plaire à l'opinion et aux médias"

Olivier Morice, avocat des familles des victimes de l’attentat de Karachi, a fustigé une cour "composée de proches" qui auraient faussé le jugement…

C’est une posture regrettable de la part d’un avocat dont, de surcroît, la constitution de partie civile a été refusée, puisque le dossier est sans lien avec cet attentat. Il ne participait donc pas aux débats, mais il donnait des interviews à la sortie de l’audience. D’autres confrères, tout aussi absents du dossier, ont expliqué le jour du délibéré, sans même avoir pris connaissance des motifs de la décision, qu’Édouard Balladur était coupable malgré cette relaxe. C’est compliqué d’expliquer ensuite à nos concitoyens qu’il faut respecter la présomption d’innocence...

L’ancien premier ministre rejoint la longue liste de personnes publiques condamnées par les réseaux sociaux et la presse avant la tenue d’un procès. Dans un certain sens, Emmanuel Macron a raison lorsqu’il parle de "67 millions de procureurs"…

Ce tribunal médiatique, qui condamne sans procédure au moment même où l’accusation est portée, est un drame humain et juridique. Il ne date pas d’hier, il est lié à ce travers de l’âme humaine qui se régale des accusations et se désintéresse des mises hors de cause. Les réseaux sociaux, les médias continus, aussi brefs que superficiels, amplifient dangereusement le phénomène. Nos règles procédurales, les droits de la défense, le contradictoire, l’effacement des peines exécutées, etc., paraissent dérisoires, et presque inutiles et tardives quand le tribunal de l’opinion a déjà statué.

Certains estiment que la justice s’acharne sur les personnalités publiques. D’autres, qu’elle les épargne. Quel est votre avis ?

Il y a une quasi-inversion du "selon que vous serez puissant ou misérable" de La Fontaine. La justice déploie des moyens considérables dès qu’un puissant, ou supposé tel, est mis en cause. Elle pense faire ainsi la preuve de son indépendance, alors qu’elle obéit docilement aux désirs de l’opinion. Or je crois que le rôle de la justice est précisément d’être le rempart entre l’opinion et l’accusé, quel qu’il soit, puissant ou misérable. La justice n’est pas faite pour plaire, mais pour dire le droit.

Propos recueillis par Lucas Jakubowicz

Félix de Belloy est associé au cabinet Hughes Hubbard & Reed.

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