Présidentielle : la question de l'énergie électrise la campagne

Présidentielle : la question de l'énergie électrise la campagne

Généralement reléguée au rang de thématique secondaire derrière les sujets socio-économiques ou régaliens, l’énergie s’impose comme incontournable dans cette campagne 2022. Le conflit ukrainien a mis en lumière les conséquences économiques et géopolitiques des choix énergétiques nationaux et européens et trace une ligne de rupture entre partisans et opposants à l’atome, sur fond de catastrophe climatique.

Le dernier rapport du Giec le clame haut et fort : l’heure du choix pour transformer nos modèles économiques afin de les mettre en phase avec des limites planétaires qui ne peuvent plus être repoussées, a sonné. Dans cette nécessaire révolution, l’énergie joue un rôle central tant elle conditionne tout le reste : car, au fond, tout ce que nous consommons au quotidien, c’est d’abord et avant tout de l’énergie. Sans ressources primaires dans son sol, la France a depuis longtemps fait le pari du nucléaire : une énergie abondante, peu chère, décarbonée et pilotable. Des atouts non négligeables, d’autant plus qu’en s’affranchissant des énergies fossiles la part de l’électricité dans le mix énergétique mondial est appelée à exploser. Le parc français arrive néanmoins en fin de vie, comme les nombreux arrêts pour cause de maintenance ces derniers mois l’ont démontré. Il faut donc choisir : réinvestir massivement… ou explorer d’autres voies.

Surenchère atomique

Emmanuel Macron, avant le conflit ukrainien déjà, avait posé le décor. D’abord frileux sur le nucléaire – il avait notamment confirmé la fermeture de la centrale de Fessenheim décidée par François Hollande –, il décide de mettre le paquet en annonçant mi-février la création de six nouveaux EPR, potentiellement complétés par huit autres. Et d’annoncer depuis l’ex-usine Alstom de Belfort : "Le temps de la renaissance du nucléaire est là." Derrière la prise de position politique, l’industrie nucléaire française participant d’une vision rêvée des Trente Glorieuses dans l’imaginaire collectif des Français, l’argument est écologique, présenté comme seul chemin crédible pour atteindre les objectifs climatiques. La guerre en Ukraine complétera quelques semaines plus tard l’argumentaire avec une portée géopolitique. Le président sortant est d’ailleurs loin d’être le seul à soutenir le redéploiement de l’atome.Valérie Pécresse ambitionne la création de six nouveaux réacteurs EPR et compte revenir sur les fermetures programmées, Éric Zemmour fait lui aussi "all-in" sur cette industrie en prévoyant de construire quatorze réacteurs d’ici à 2050 et d’investir dans la recherche pour inventer le nucléaire de demain. Même son de cloche chez Marine Le Pen, qui compte revenir sur la fermeture de Fessenheim, allonger la durée de vie des réacteurs existants et construire "cinq paires d’EPR pour une mise en service en 2031 et cinq paires d’EPR 2 pour 2036".

La gauche se fracture sur le nucléaire

Si de leur côté Jean-Luc Mélenchon, Yannick Jadot et Philippe Poutou ont annoncé une sortie plus ou moins rapide du nucléaire pour passer au 100 % énergies renouvelables, la rupture entre les candidats sur ce sujet ne suit pas un simple clivage droite-gauche. Ainsi, Fabien Roussel a affirmé être favorable au maintien du nucléaire en France, et Anne Hidalgo n’envisage pas une rupture totale avec l’atome qu’elle souhaite mettre à profit pour accompagner l’essor des énergies décarbonées.

Cachez ces éoliennes que je ne saurais voir

Si les candidats misent tous, à différents degrés, sur un développement progressif des énergies renouvelables – à l’exception notable d’Éric Zemmour et de Nicolas Dupont-Aignan –, les éoliennes sont envisagées par beaucoup comme une lubie de "Khmers verts" qui défigurent les paysages fantasmés d’une France des campagnes et des clochers. Don Quichotte du XXIe siècle, ils partent à l’assaut de ces moulins 2.0. Marine Le Pen veut toutes les démonter, Emmanuel Macron n’en veut plus sur terre et mise sur l’off-shore, et Valérie Pécresse se décharge de la responsabilité sur les Français en soumettant la validation des projets  "à l’accord des populations". Quant à Éric Zemmour, il ne les veut "ni sur terre ni en mer". Enfin, Jean Lassalle s’inquiète pour les vaches en affirmant que les éoliennes leur "foutent la scoumoune à cause des ondes électromagnétiques".

Consensus

Quelques points de convergence se dégagent cependant sur l’ensemble du spectre politique, avec, certes, des ambitions et chiffrages variables. L’Institut de l’économie pour le climat (I4CE) en énumère certaines dans une note sur le sujet : "Il y a consensus d’abord sur la nécessité d’adapter la France aux impacts du changement climatique ou de donner les moyens aux collectivités locales de prendre toute leur part dans la transition même si, dans les deux cas, les propositions demeurent globalement encore vagues. Il y a consensus aussi, et c’est plus surprenant, sur la suppression progressive des subventions aux énergies fossiles, la transparence sur l’utilisation des recettes de la taxe carbone voire de la fiscalité écologique, ou encore l’accompagnement renforcé des ménages modestes. On peut analyser ces derniers consensus, tout comme celui sur le gel de la taxe carbone, comme l’héritage de la crise des gilets jaunes : l’enjeu social et les inégalités sont désormais au cœur des débats sur le climat."

La fiscalité écologique apparaît comme un enjeu crucial

La question de la fiscalité écologique apparaît ainsi comme un enjeu aussi sensible que crucial, dans un contexte d’explosion des prix de l’énergie. Si Anne Hidalgo et Yannick Jadot veulent instaurer un ISF vert et ajuster la TVA de manière à favoriser la consommation de produits durables, la plupart des candidats éludent pour le moment la question. Sauf à évoquer le "pansement" d’un impôt de guerre exceptionnel sur les profits des grands groupes pétroliers, à l’image de Marine Le Pen, de Jean-Luc Mélenchon ou de Fabien Roussel.

Bout de la lorgnette

Un constat partagé donc, mais des chemins différents pour y parvenir, notamment sur le rôle et l’implication de l’État pour accélérer la transition. On y retrouve un clivage droite-gauche plus classique, avec interventionnisme et transformation sociétale pour les uns, recours au secteur privé et croyance salvatrice en l’innovation et la technologie pour les autres. On peut regretter cependant que le débat demeure à un niveau superficiel au regard de l’imbrication et de l’urgence des enjeux. Qui pour dresser clairement un constat et tenir un discours franc aux Français afin d’engager un véritable débat démocratique sur une transition écologique et énergétique, laquelle, comme chacun peut s’en rendre compte aujourd’hui, ne sera ni douce ni tranquille ? Si la guerre en Ukraine a eu le mérite de mettre en avant la question de l’énergie dans le débat présidentiel, elle a aussi ,à bien des égards, binarisé le débat autour du nucléaire et des énergies renouvelables quand l’urgence climatique appellerait une transformation économique et sociale globale. L’énergie n’est pas un sujet politique parmi d’autres : c’est un projet de société.

Antoine Morlighem

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