Elections à Moscou : l'affront russe

Les autorités moscovites pensaient profiter de l’été pour écarter discrètement  les candidats libéraux aux élections de la Douma de Moscou. C’était sans compter sur les citoyens qui se sont mobilisés par milliers dans les rues de la capitale russe. En vain pour le moment. Mais le régime de Vladimir Poutine sort affaibli de la séquence. Ce qui ne fait pas les affaires du maître du Kremlin, dont la gestion du pays est de plus en plus contestée.

Les autorités moscovites pensaient profiter de l’été pour écarter discrètement les candidats libéraux aux élections de la Douma de Moscou. C’était sans compter sur les citoyens qui se sont mobilisés par milliers dans les rues de la capitale russe. En vain pour le moment. Mais le régime de Vladimir Poutine sort affaibli de la séquence. Ce qui ne fait pas les affaires du maître du Kremlin, dont la gestion du pays est de plus en plus contestée.

Le 8 septembre 2019, les électeurs de la capitale russe sont appelés aux urnes. Objectif, renouveler la totalité des 45 sièges du Parlement local, la Douma de Moscou. Mais le 16 juillet 2019, dans la torpeur de l’été, la commission électorale a frappé un grand coup : une trentaine de membres de l’opposition ont vu leur candidature invalidée. Selon l’administration, ces derniers n’auraient pas respecté la loi électorale qui prévoit que chaque candidat doit recueillir le parrainage de 3% des électeurs de leur circonscription. Ce quorum élevé n’a pas découragé les participants qui ont, ces derniers mois, multiplié les actions locales (porte à porte, tracts…) pour obtenir les précieux sésames. Pour des motifs parfois obscurs, les autorités moscovites en place ont considéré que de nombreuses signatures étaient fausses, même si les électeurs concernés ont affirmé publiquement leur soutien. Seuls une poignée de candidats dits « d’opposition » méconnus et peu puissants sont autorisés à concourir.

Haro sur la corruption

Une telle attitude de la part des autorités n’est guère surprenante. Si la Douma locale n’a pas le pouvoir législatif, elle possède un droit de regard sur l’utilisation des deniers publics par la mairie et les instances municipales. Or, c’est connu de tous les Moscovites, la ville la plus peuplée du pays, dirigée depuis 2013 par Sergei Sobianine, est notoirement corrompue : des permis de construire en passant par les services funéraires : tout est prétexte aux pots de vins et aux rétrocommissions, comme l’a notamment montré les enquêtes du journaliste Ivan Golounov, libéré en juin grâce à une forte mobilisation de la société civile. Et la population moscovite, qui comme le reste du pays, subit une crise économique qui n’en finit pas, commence à s’interroger sur la bonne utilisation de ses impôts. Elle pointe notamment l’enrichissement trouble de la maire adjointe Natalia Sergunina…

Le journaliste Ivan Golounov libéré cet été a montré la corruption des élites moscovites

Les autorités municipales n’ont donc aucun intérêt à voir des personnalités comme la juriste Lioubov Soubol ou l’avocat Ivan Jdanov, deux trentenaires qui font de la probité leur cheval de bataille, accéder au parlement local. Leur présence pourrait mettre à mal le système en place. D’où le niet sans appel aux candidatures d’opposition. Mais les autorités ont sous-estimé la mobilisation.

« Nous voulons le droit de vote »

Le 20 juillet devant la mairie de Moscou, 20 000 personnes ont scandé leur incompréhension. Le nombre peut paraître peu élevé, pourtant il s’agit de la plus grosse manifestation depuis 2011. Manifestation qui a poussé l’exécutif moscovite à employer la manière forte : arrestations de milliers de manifestants dont les meneurs tels que la médiatique Lioubov Soubol, devenue la passionaria de cet « été moscovite ». Une enquête pour blanchiment a également été ouverte contre Alexei Navalny, principal opposant au régime de Vladimir Poutine.

Pas suffisant pour décourager les manifestants qui ont poursuivi leurs actions les 27 juillet, 3 et 10 août malgré la brutalité des forces de l’ordre. Beaucoup d’entre eux sont des jeunes qui n’ont connu que Vladimir Poutine et son parti Russie unie au pouvoir. Ceux-ci ne veulent pas forcément la chute du régime, ils réclament tout simplement le droit de vote pourtant garanti par la Constitution russe. Mais ils ne sont pas les seuls à se mobiliser. Le 17 août, c’est le parti communiste, pourtant peu virulent à l’égard du régime en place qui a sorti les drapeaux rouges pour demander plus de démocratie. Impossible de savoir si ces manifestations sont le début d’un mouvement de masse ou un feu de paille.

Un Kremlin aux abois

Pour le pouvoir en place, la situation est toutefois préoccupante. Ce scrutin de second ordre prend des proportions nationales. Des manifestations de soutiens aux Moscovites ont été recensées dans plusieurs villes du pays, notamment à Saint-Petersbourg et Rostov-sur-le Don où 78 personnes ont été interpellées le 10 août.

Elles s’inscrivent dans un contexte peu propice à Vladimir Poutine. Réforme des retraites, baisse du niveau de vie, stagnation économique, inégalités économiques, corruption commencent à inquiéter les Russes qui, de plus en plus, tendent à rendre le président responsable, malgré une presse aux ordres. L’euphorie patriotique liée à l’annexion de la Crimée tend à s’estomper et à devenir un souvenir lointain.

Un tel contexte rend les actes d’opposition aux élites en place de plus en plus populaires. Le président russe aurait pu prendre le taureau par les cornes, dénoncer la corruption et utiliser le scrutin moscovite pour occuper le rôle de « Monsieur propre » qu’il a joué à la perfection lors de son arrivée au pouvoir en 2000. Mais il semble vouloir donner raison aux autorités moscovites. Pour retrouver de la popularité, le maître du Kremlin pourrait utiliser sa « botte secrète » : s’immiscer davantage encore dans les affaires internationales pour tenter de faire diversion.

Lucas Jakubowicz

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