Humaniser la technologie n’a jamais été aussi urgent. Le prêtre dominicain Éric Salobir, fondateur et président du réseau Optic Technology, nous explique pourquoi c’est un enjeu stratégique pour les entrepreneurs de la tech.

Décideurs. Ancien de l’ISC, banquier d’affaires et désormais… prêtre dominicain et consulteur au Vatican sur les enjeux technologiques : peut-on dire que vous vous êtes "auto-disrupté" ?

Éric Salobir. Je ne crois pas que l’on puisse soi-même se disrupter. Ce sont les autres qui nous disruptent, nous bouleversent. Mon parcours est, à l’image de toutes les vies, une suite d’appels, de vocations si l’on s’en remet à l’étymologie latine "vocare". La transition s’est faite naturellement, sans rupture. D’ailleurs, ce que j’ai appris en école de commerce, je le mets en pratique chaque fois que je participe à l’élaboration de politiques publiques ou que je fais de l’éthique dans les entreprises.

Justement quelle est la place de l’éthique dans les entreprises disruptives et notamment celles de la Silicon Valley ?

Si l’on observe une grande hétérogénéité entre les entreprises, dès qu’elles atteignent un certain niveau de maturité, elles n’échappent pas à certains questionnements. Aucune d’entre elles ne souhaite avoir d’impact négatif sur la société. La différence se fait sur la manière qu’elles ont de prendre du recul, de se considérer comme parties prenantes de solutions plus larges pour contribuer à bâtir une société meilleure. Traditionnellement, la Silicon Valley adoptait une conception de l’éthique fondée sur une philosophie plutôt conséquentialiste. Mais, les entreprises ont très vite appris qu’il n’était pas si simple de ne s’attacher qu’aux seules conséquences de ses actions pour motiver la prise de décision ou le développement de nouvelles technologies. Une somme de solutions satisfaisantes ne suffit pas à bâtir un projet de société. Anticiper les problèmes et les dilemmes moraux : telle doit être, désormais, la priorité des géants et des leaders de la Silicon Valley.

Comment ces derniers s’investissent de leur rôle de dirigeants ?

Nombre d’entre eux fonctionnent comme des chefs de clan, de famille ou même de meute. Pour réussir une aventure entrepreneuriale, il est crucial de savoir fédérer une équipe autour de son projet. Dans la Valley, le système de méritocratie absolue fait peser une tension parfois un peu dure à vivre. Heureusement, les patrons accordent de l’importance au prendre soin, une notion très à la mode mais qui permet, quoi qu’on en dise, de se lier en équipe.

"Dans la Valley, le système de méritocratie absolue dait peser une tension parfois un peu dure à vivre"

Ce souci du care laisse-t-il entrapercevoir la possibilité d’humaniser la technologie ?

Les innovations et les technologies que nous produisons collectivement, en tant que société, nous "produisent" en retour, quand nous les utilisons. La révolution numérique est avant tout cognitive. Elle nous transforme en tant qu’humain et transforme, ce faisant, notre conception du monde, nos interactions, notre relation au savoir, nos capacités de choisir ou de nous orienter. Il s’agit de ne pas perdre de vue cette transformation, au risque sinon de faire passer le rêve de notre transhumanité avant notre propre humanité. Cela relève d’une urgence autant anthropologique que spirituelle.

Dans quelle mesure ?

La technologie s’accompagne d’une forme de pensée magique prouvant que le désenchantement du monde n’a pas totalement eu lieu. En réalité, l’homme n’a jamais complètement abandonné le totémisme, en témoignent les enceintes connectées qui envahissent nos domiciles. Ne ressemblent-elles pas aux dieux lares, ces petites statuettes censées protéger les maisonnées romaines ? À la différence près, qu’elles nous conseillent de prendre un parapluie car il risque de pleuvoir ou nous livrent une lecture non exempte de biais des conflits géopolitiques… Ces nouvelles technologies ne sont pas neutres. Il faut donc replacer la technologie au cœur de l’agora.

"Il faut replacer la technologie au coeur de l'agora"

Concrètement comment faire pour remettre les questions éthiques au centre du débat ?

On peut se réjouir de la démultiplication des comités d’éthique dans le milieu de la tech. Mais il faut prendre garde à l’ethical washing. Si chaque entreprise a son propre comité à usage exclusivement interne, on est en droit de se demander qui gardera les gardiens ! Je plaide pour une approche éthique by design qui invite à inclure, dès le début d’un projet technologique, les questions éthiques dans le processus de gouvernance.

L’idée consiste à créer une culture de l’éthique permettant la circulation de la parole de façon transdisciplinaire et par-delà les liens hiérarchiques. Bien sûr, s’assurer que tous les différents aspects émergent et soient pris en compte demande du temps. Mais, c’est à cette seule condition qu’il devient possible d’identifier les trous dans la raquette et d’impliquer dans le processus toutes les personnes affectées et concernées par le projet. En interne comme à l’extérieur de l’entreprise. On ne peut travailler qu’au cas par cas, sur une technologie déployée d’une certaine manière pour un public cible et sur un marché particulier. C’est au carrefour de tous ces paramètres que se situent les dilemmes. Il suffit qu’un seul de ces facteurs change pour que les questions éthiques évoluent elles aussi. D’où l’importance du pragmatisme !

Propos recueillis pas Marianne Fougère

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