E. Maréchaux Laurentin : "Il est difficile aujourd’hui pour un collectionneur d’acheter des peintures d’artistes russes"

Au cœur du marché de l’art, les experts constituent la brique indispensable à l’authentification des œuvres. Entretien avec Élisabeth Maréchaux Laurentin, expert près la cour d’appel de Paris et membre du Syndicat français des experts professionnels (SFEP), spécialisée en peinture, dessin et sculpture des XIXe et XXe siècles.

Au cœur du marché de l’art, les experts constituent la brique indispensable à l’authentification des œuvres. Entretien avec Élisabeth Maréchaux Laurentin, expert près la cour d’appel de Paris et membre du Syndicat français des experts professionnels (SFEP), spécialisée en peinture, dessin et sculpture des XIXe et XXe siècles.

Décideurs. En quoi consiste votre métier ?

Élisabeth Maréchaux Laurentin.  Mon travail porte sur les tableaux, dessins et sculptures des artistes français ou ayant travaillé en France. Le métier d’expert repose sur trois piliers : il faut tout d’abord identifier une œuvre, puis l’authentifier et enfin l’estimer. Cela se déroule ainsi en trois temps, plus ou moins concomitants selon les cas. Nous sommes aussi amenés à rechercher d’éventuels ayants droit. Je participe d’autre part à des vettings (comité d’admission des œuvres), comme celui du Salon du dessin : le matin ou la veille de l’exposition, le principe est de pratiquer un examen des œuvres, un tour des objets exposés et de vérifier que toutes les recherches permettant d’authentifier les œuvres ont bien été faites. J’interviens par ailleurs lors de ventes aux enchères publiques.

Comment certifier une œuvre ? Que regardez-vous ?

Nous devons avoir l’œuvre entre les mains, du moins devant nous. Il est impossible de réaliser ce travail à distance, de faire une authentification sur photos par exemple. Je ne pourrais pas vous dire si un tableau est une reproduction ou un original si je ne l’ai pas réellement sous les yeux. Un objet vous parle. La toile, la matière, le papier ont des choses à nous dire, à nous montrer.

"Certaines œuvres ont une odeur"

Certaines œuvres ont même une odeur, comme cette sculpture d’Yves Klein, où la réaction entre l’éponge et le pigment provoque une odeur très particulière.  Spécialistes d’une époque donnée, nous travaillons en lien avec les familles d’artistes et leurs ayants-droits mais aussi par comparaison avec des œuvres conservées dans des Musées.

Quelle place tient la technologie dans le process ?

De plus en plus de sociétés proposent des systèmes d’authentification utilisant soi-disant l’intelligence artificielle, en se basant sur des photos. C’est de la publicité mensongère. La technologie et la technicité, si elles peuvent éclairer sur certains points, ne pourront jamais certifier qu’une œuvre est authentique, ni remplacer l’œil humain ou l’expérience. Nous utilisons cependant des procédés techniques tels que les rayons UV qui permettent parfois de voir s’il y a des repeints, une signature cachée. Nous pouvons aussi faire appel à des laboratoires pour nous assurer de l’époque des pigments. La technologie peut donc nous aider dans certains cas.

Quelle est la spécificité d’être expert à la cour d'appel de Paris ?

Le titre d’expert judiciaire est le seul titre que l’on puisse avoir puisque la profession d’expert n’est pas juridiquement protégée. Nous sommes nommés par le tribunal lorsqu’il y a un litige, des problématiques de transmission ou autre, afin de donner un éclairage au magistrat, établir les expertises nécessaires. Nous prêtons nos yeux, notre regard à la justice.

Faut-il être soi-même artiste pour exercer ce métier ?

Personnellement j’ai fait l’école du Louvre – des études d’histoire de l’art –, en parallèle d’une maîtrise de droit. J’ai surtout travaillé avec mon père, lui-même expert dans ce domaine. C’est un métier qui s’acquiert avant tout par expérience.

Comment estimez-vous une œuvre d’art ?

Nous avons accès à des bases de données qui répertorient des œuvres déjà passées en vente. Nous procédons alors par comparaison avec les œuvres d’art similaires, de même époque, de même dimension, du même artiste… Il faut en outre distinguer la valeur de réalisation en vente publique – prix qu’un vendeur aura s’il veut vendre –, de la valeur d’assurance ou de remplacement, qui est le prix qu’un acquéreur devra payer s’il voulait acheter l’œuvre, incluant les frais de vente ou de la galerie. Lors d’une estimation, il faut donc préciser dans quel cadre celle-ci est effectuée.

La valeur d’une œuvre d’art peut être assez fluctuante, à la hausse comme à la baisse, en fonction des modes et du contexte. Aujourd’hui par exemple, il est assez difficile pour un collectionneur d’acheter des peintures d’artistes russes, de se positionner sur ces œuvres. Est-ce par ailleurs le bon moment de se séparer de ses œuvres russes ? Rien n’est moins sûr. Ce sont des éléments à prendre en compte lors d’une estimation.

Propos recueillis par Marc Munier

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