Donner de l'allure

L’aménagement des espaces de travail reflète l’identité des cabinets d’avocats et des études notariales. Entre œuvres d’art, design épuré, coworking et lieux de détente, les professionnels du droit révèlent toute leur diversité.
Les bureaux du cabinet Claisse & Associés sont intentionnellement non attitrés.

L’aménagement des espaces de travail reflète l’identité des cabinets d’avocats et des études notariales. Entre œuvres d’art, design épuré, coworking et lieux de détente, les professionnels du droit révèlent toute leur diversité.

Il suffit de faire la visite d’une poignée de cabinets d’avocats et d’études notariales pour s’en rendre compte : aucun n’est identique mais tous rivalisent d’originalité et de modernité. Celui de Jean-Jacques Neuer par exemple, avocat spécialiste du droit de l’art, regorgent de photographies, tableaux et affiches de cinéma des années 1970. Il dit cependant n’avoir pas réfléchi à cette décoration : « Les choix se sont faits naturellement, explique-t-il, les cabinets ne doivent pas être un décor mais l’expression de soi. » Dans son bureau trônent des photos d’artistes et d’écrivains qu’il admire. Ces tirages sont pour lui « un diapason, une inspiration, une présence ». Aucun livre de droit ne figure par ailleurs dans son imposante bibliothèque. Cela reflète l’idée qu’il se fait de son activité : « En droit de l’art, l’art vient avant le droit. »

Attentifs au design

Pour Jean-Jacques Neuer, « même les cabinets les plus impersonnels communiquent un message: celui de l’efficacité. L’avocat veut montrer qu’il n’est pas encombré par les affects et le personnel ». Les spécialistes de la conception d’intérieur partagent un avis similaire. Pour Jérôme Boulonnois, directeur du département conseil de Tétris, une entreprise d’aménagement d’espaces professionnels intervenant pour le compte de nombreux cabinets d’avocats, « les professions juridiques sont particulièrement attentives au design et à la qualité de leur intérieur car cela est représentatif de la qualité de leur travail et de leur réussite ». Pour l’architecte Jacques-Émile Lecaron ayant conçu le cabinet de l’avocat en droit des affaires et pénaliste Daniel Soulez Larivière, le décor des cabinets d’avocats est le plus généralement conçu pour affirmer la respectabilité et la modernité des avocats qui tiennent ces lieux. Pour ces raisons, les professions juridiques semblent prêtes à allouer d’importantes sommes à ces questions. Leur image en dépend.

Piotraut Giné Avocats est un cabinet de droit des affaires spécialisé en M&A et private equity fondé en 2015 par Raphaël Piotraut et François Giné. Les murs de la structure sont ornés d’œuvres de style street art, à l’image de cette photographie signée Chris Morin Etneir de l’Arc de triomphe recouvert de graffitis (voir page suivante), dans un Paris où la nature aurait repris ses droits (une œuvre exposée dans le cadre de la COP 21 et prémonitoire, à l’aune de la manifestation des gilets jaunes du 1er décembre, au cours de laquelle des messages ont été inscrits sur le monument). Lors de leur installation dans un bâtiment haussmannien du 16e arrondissement, les deux associés fondateurs ont eu à cœur de créer une ambiance « marquée par les tons blancs, une allure moderne et raffinée, mais pas ostentatoire », insiste Raphaël Piotraut. Car les décors fastueux et opulents, eux, séduiraient moins. « Les immenses locaux, à la décoration dorée et pompeuse, ça ne passe plus », déclare Yves Claisse, associé fondateur du cabinet Claisse & Associés. 

L’avocat en droit des affaires et pénaliste Daniel Soulez Larivière est lui aussi installé depuis une quarantaine d’années dans un appartement haussmannien, avenue de la Grande Armée, son architecte en a gommé tout l’aspect grand bourgeois par une peinture uniforme
vert foncé et des drapés noirs. Pour l’avocat et son architecte, la réalité judiciaire est un monde autre à notre réalité quotidienne. Tout dans ce cabinet a été conçu comme initiation du client à cette réalité inconnue de lui et comme affirmation du rôle de l’avocat comme accompagnateur et défenseur de son client dans ce monde ­étranger.

Dans l’entrée, la statue d’une immense girafe accueille le visiteur et le mène vers l’accueil, où l’hôtesse est installée dans une capsule, elle aussi teintée de vert. Une cage d’animaux vide repose sur le sol. Elle abritait auparavant un mainate, cousin du perroquet, ayant pour habitude de crier « justice! » Ce décor singulier atteint son objectif : il désarçonne et surprend.

Une partie de la salle de réunion principale de l’étude notariale Lexfair.

L'aménagement au service du changement

L’aménagement ou le réaménagement des locaux de ces professionnels du droit est très rarement anodin. « La transformation spatiale est fréquemment la résultante de la transformation du mode organisationnel et de l’image des cabinets », explique Jérôme Boulonnois. Chez Lexfair, le déménagement des bureaux et l’aménagement des nouveaux locaux est allé de pair avec le changement d’identité de l’étude notariale. « Il y a eu comme un alignement des planètes, explique Olaf Déchin, notaire associé. Nous nous développions et avions besoin de plus grands locaux. Nous souhaitions également construire une entreprise pérenne, composée de multiples talents, en déconnectant l’étude de ses associés et en créant une véritable identité autour de la marque Lexfair. » Changer de cadre est également représentatif de l’évolution du métier de notaire. Pendant longtemps, les notaires n’ont pas voulu exposer leur réussite, sans doute à cause des limites que leur imposaient à ce sujet les règles encadrant leur profession. Mais ils semblent comprendre depuis peu qu’il est nécessaire de sortir de l’ombre. Pour ce faire, Lexfair s’est installé dans des locaux lumineux, spacieux, modernes et situés à deux pas du parc Monceau, un cadre idéal pour accueillir les clients. « Cela nous simplifie la vie », commente le notaire.

La photographie signée Chris Morin-Eitner ornant la salle de réunion du cabinet PGA.

« Avant, l’aménagement des bureaux était pensé pour l’accueil des clients, mais les choses ont changé » Yves Claisse

Chez les avocats, en revanche, certaines choses ne changent pas. Sacha Gojkovic, responsable projet chez Silvera, spécialiste du mobilier design ayant collaboré avec l’étude Lexfair et le cabinet PGA, estime que si les open spaces deviennent populaires auprès des notaires, ils sont plus rares chez les juristes portant la robe. L’organisation pyramidale revêt encore une grande importance pour les cabinets. L’aménagement des locaux est utilisé pour montrer les niveaux hiérarchiques. Jérôme Boulonnois estime pour sa part que les associés continuent à bénéficier de grands bureaux individuels, tandis que les collaborateurs, eux, tendent à être regroupés dans de plus petits espaces. Certaines firmes dérogent cependant à la règle. Chez Piotraut Giné Avocats, les deux associés fondateurs partagent un bureau commun, pour faciliter la communication et la prise de décisions. Chez Claisse & Associés, les associés, comme les collaborateurs, ne disposent pas de bureaux fixes.

Le bureau, un camp d'entraînement

Comme Lexfair, le cabinet d’affaires dédié aux entreprises et aux personnes publiques Claisse & Associés dispose de bureaux lumineux et modernes. L’un d’eux est situé boulevard Haussmann, dans le 8e arrondissement de la capitale. Pourtant, ici, ils n’ont pas pour fonction première de recevoir du public. « Avant, l’aménagement des bureaux était pensé pour l’accueil des clients, mais les choses ont changé, affirme Yves Claisse. L’avocat moderne se déplace. Il va chez le client, devant le juge. Il n’a plus vraiment de point fixe. Il ne passe qu’un tiers environ de son temps au bureau. » Les locaux doivent alors servir à optimiser le temps de travail et l’efficacité du juriste. Dans les bureaux de Saint-Ouen du cabinet, en Seine-Saint-Denis, les espaces sont entièrement dépersonnalisés. Ils sont dépourvus de placards et d’espaces de rangement. Seuls sont disponibles des doubles écrans et des Surface Dock permettant aux avocats de brancher leurs tablettes (qu’on leur donne dès leur arrivée dans le cabinet) là où ils le veulent, la mobilité dans les bureaux étant l’une des préoccupations de la direction. « Tout cela est fait pour lutter contre la tentation naturelle de l’appropriation privée des espaces de travail, explique Yves Claisse. Ce qui compte, c’est l’utilisation que nous faisons de nos locaux: ils doivent servir à maximiser notre performance. » Une performance individuelle, mais aussi collective. Il poursuit : « Au football, les joueurs de l’équipe de France jouent dans leurs clubs respectifs, mais ils se retrouvent toujours à Clairefontaine, autour d’un lieu et d’un projet commun. Ce camp d’entraînement fait presque office de maison de famille. C’est la même chose pour nous : le cabinet est notre maison de famille, le lieu de cohésion de nos collaborateurs. »

« Les locaux doivent maximiser notre performance »

Les lieux de convivialité ont donc une grande importance. Des bureaux ont été cassés et des cloisons abattues pour permettre la construction de grandes salles à manger et de lieux de détente. Pas de salle de sport chez Claisse & Associés en revanche même si ces installations, entre autres, sont devenues fréquentes pour favoriser le bien-être au travail. « L’intégration d’une cuisine en interne, d’un coin buvette et d’une salle de sport est essentielle », explique Véronique Couderc, consultante chez Jurimanagement, une entreprise de conseil en management et organisation exclusivement dédiée aux cabinets d’avocats. Au sein de l’étude notariale Lexfair, la salle de sport conçue avec l’aide des experts de Silvera, connaît un succès retentissant. Entre trois et quatre cours y sont réservés par les collaborateurs toutes les semaines. « C’est une réelle demande: nous travaillons tous beaucoup mais il doit y avoir un équilibre », considère Olaf Déchin. Sacha Gojkovic le rejoint : « Les espaces de détente sont de plus en plus demandés par les structures en ayant les moyens qui installent des tables de ping-pong, de baby-foot ou des fauteuils relaxants. »

Table de réunion You and Me de Silvera.

Confidentialité et écologie

Les avocats et notaires sont soumis, dans le cadre de leurs activités, à un principe essentiel : les correspondances qu’ils entretiennent avec leurs clients doivent rester confidentielles. En application de l’article 65-5 de la loi du 31 décembre 1971 portant réforme de certaines professions judiciaires et juridiques, l’avocat est contraint au strict secret concernant toutes les informations qu’il est susceptible de connaître par le biais des relations avec son client. Le principe du secret général et absolu est décliné pour les notaires par les articles 3.4 et 20 du règlement national des notaires. Afin d’être respectée, cette obligation nécessite la mise en œuvre de solutions d’aménagement des locaux particulières. Chez Tétris, Jérôme Boulonnois affirme que « la confidentialité a un impact structurel important. Nous proposons des box et salles de réunion opaques pour recevoir les clients ». Sacha Gojkovic de Silvera indique quant à lui avoir déjà procédé à l’installation de parois acoustiques qui séparent les bureaux pour que les conversations ne soient pas entendues d’une salle de réunion à l’autre. L’entreprise a fourni au cabinet PGA des verres fumés et des portes isophoniques pour qu’ici aussi les réunions puissent avoir lieu en toute confidentialité. Dans plusieurs cabinets, des espaces sont par ailleurs dédiés à l’accueil de documents ­confidentiels.

Table de réunion You and Me de Silvera se transformant en table de ping-pong.

Leur destruction quant à elle pose d’importantes questions, les solutions écologies restant encore rares. Jérôme Boulonnois estime en effet que « l’écologie n’est pas l’enjeu premier d’un réaménagement pour ces professions, qui sont toutefois de plus en plus sensibles à ce sujet ». Pour Véronique Couderc de Jurimanagement, « c’est à la nouvelle génération de s’imposer sur ces sujets ». C’est donc aux jeunes professionnels que revient la mission d’impulser les prochaines ­tendances d’aménagement de leurs bureaux.
 

Maeva Kpadonou (@KpadonouMaeva)

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