Donateurs privés et milliardaires : des héros peu discrets

Certains des hommes d’affaires les plus éminents du monde - Jack Dorsey, Azim Premji, Andrew Forrest... - ont fait des dons pour lutter contre le coronavirus, mais ces gestes louables vont-ils porter leurs fruits ?

Certains des hommes d’affaires les plus éminents du monde - Jack Dorsey, Azim Premji, Andrew Forrest... - ont fait des dons pour lutter contre le coronavirus, mais ces gestes louables vont-ils porter leurs fruits ?

Il y a quelques semaines, le fondateur de Twitter, Jack Dorsey, était encensé pour avoir fait le don le plus important jamais reçu d’un donateur individuel dans la lutte contre le coronavirus : 1 milliard d’euros. Pourtant, si le montant est impressionnant, l’absence de réactivité est indéniable. Jack Dorsey a annoncé faire un don le 7 avril, alors que le premier cas signalé en dehors de la Chine – en Thaïlande – datait du 13 janvier, soit presque trois mois plus tôt. Autrement dit, sa décision de faire un don a été prise lorsqu’il est apparu évident que le coronavirus allait avoir un impact majeur sur les États-Unis, son pays natal et, peut-être plus grave encore, sur le siège de l’entreprise qui a bâti sa fortune.

Réactivité et capacité à anticiper

Cependant, si les États-Unis sont effectivement le pays qui totalise le plus grand nombre d’utilisateurs de Twitter (59 millions), la majorité des 152 millions d’ « utilisateurs actifs quotidiens monétisables » que compte le réseau social sont basés hors du pays. Toutefois, pour la défense de Jack Dorsey, l’ampleur même du don qu’il a fait - qui dépasse de loin les autres dons des donateurs individuels - évince toute critique concernant son éventuel manque de réactivité. Il convient également de souligner que des personnes beaucoup plus riches que lui ont consenti des dons beaucoup plus modestes, voire s’en sont tout simplement abstenu. Cela dit, il faut reconnaître qu’en faisant ce don, Jack Dorsey s’est retrouvé face à un dilemme classique « maudit si vous le faites, maudit si vous ne le faites pas ». Certes, l’homme a pris la mesure de la crise et fait don de prêt d’un quart de sa fortune nette pour contribuer à la riposte, mais certains esprits critiques pourraient faire valoir qu’alors que des centaines de milliers de personnes meurent, que des millions sont infectées par le virus et que des dizaines de millions perdent leur emploi, Jack Dorsey a jugé bon de s’accrocher aux 3 milliards d’euros restants de sa fortune.

Autre généreux donateur, Azim Premji. Quelques jours avant Jack Dorsey, le milliardaire basé en Inde annonçait consacrer 132 millions d’euros à la lutte contre le Covid-19, damnant ainsi le pion au fondateur de Tweeter sur le terrain de la réactivité mais restant largement derrière en termes de générosité avec un don qui, non content d’être inférieur, représentait surtout une proportion beaucoup plus faible de sa fortune nette (un peu plus de 2 %). Quant au milliardaire minier australien Andrew Forrest, il faisait un don de 100 millions d’euros le 1er avril, peu avant Jack Dorsey et Azim Premji.

Réponse économique 

Si le don d’un milliard d’euros de Jack Dorsey le place au-dessus de tous les donateurs individuels et impressionne par son montant, il en va de même avec la démarche dans laquelle il a été effectué, celle-ci ayant consisté à partager publiquement les détails sur la manière dont le don de Jack Dorsey – versé dans un fonds appelé « Start Small » - a été réellement dépensé. Jusqu’à présent, « Start Small » avait permis de soutenir un certain nombre d’initiatives, parmi lesquelles, le don de 2 millions d’euros au Fonds du maire de Los Angeles pour les victimes de violences domestiques, et celui de 2 millions d’euros pour l’initiative « Team Love » de Direct Relief. Le fonds a également apporté son concours à « GiveDirectly », qui « soutient les transferts monétaires aux familles à faible revenu dans la partie continentale des États-Unis ainsi qu’à Porto Rico ». Attention toutefois. Car si la promesse de dons est une chose, leur distribution effective en est une autre. Ainsi, alors que Jack Dorsey a fait don d’un milliard d’euros, seuls 7,1 millions d’euros avaient été effectivement distribués en date du 16 avril.

Le don d’Azim Premji était destiné à fournir un soutien médical plutôt qu’à relancer l’économie de manière significative. Selon une déclaration de la Fondation Azim Premji : « Ces ressources permettront d’aider le corps médical et les services de soins en première ligne dans la lutte contre la pandémie et d’alléger le bilan humain, en particulier des plus défavorisés de notre société. » La donation de Andrew Forrest était, quant à elle, axée sur la fourniture de matériels et d’équipements médicaux.

Réponse sanitaire et réponse sociale

Les personnes qui font des dons importants pour lutter contre le coronavirus ont généralement tendance à dédier ces fonds aux soins de santé ou aux mesures sociales. Le fonds « Start Small » de Jack Dorsey a accordé de petites subventions à différentes causes, notamment pour fournir un toit, de la nourriture, des vêtements, des conseils et des médicaments aux sans-abri et aux jeunes « à risque ». En outre, le fonds a également financé des projets de démonstration de kits médicaux et de capacités de dépistage dans les Caraïbes.

La contribution d’Azim Premji a également été davantage axée sur les soins de santé que sur l’économie. Lors de l’annonce de la donation, la Fondation Azim Premji déclarait : « Ces ressources permettront d’aider le corps médical et les services de soins en première ligne dans la lutte contre la pandémie et d’alléger le bilan humain, en particulier des plus défavorisés de notre société. » « Une action coordonnée sera menée pour une réponse globale sur le terrain dans des zones géographiques spécifiques, axée sur l’aide humanitaire immédiate et le renforcement des capacités en matière de soins de santé, poursuivait le communiqué. Notamment pour contenir l’épidémie de COVID-19 et soigner les personnes touchées par celle-ci. »

Le don d’Andrew Forrest a, lui aussi, été consacré à des mesures de santé, notamment à la fourniture du matériel suivant : un million de masques équivalents au N95 ; 400 000 masques chirurgicaux ; 2,3 millions de gants de qualité médicale ; 100 000 écouvillons nasaux ; 200 000 combinaisons médicales ; 10 000 lunettes de protection ; 5 000 thermomètres sans contact et plus de 33 respirateurs de qualité pour les unités de soins intensifs. La rapidité avec laquelle le matériel est arrivé mérite d’être soulignée, les avions le transportant en provenance de Chine ayant atterri sur le sol australien[ncoor1]  dans les 24 heures suivant l’annonce de la donation.

Capacité à proposer des solutions innovantes

Dans le même esprit, Jack Dorsey, a choisi d’octroyer des montants plus faibles à un plus grand nombre d’organisations innovantes et de petite taille qui apportent un soutien au niveau local. Cette stratégie diffère de celle de Bill Gates qui a versé des fonds à certaines institutions établies de longue date comme l’OMS. Jack Dorsey doit également être applaudi pour la manière innovante dont il a permis au public de suivre les décaissements du fonds sur une feuille de calcul partagée.

Équilibre entre réponse économique et réponse sanitaire

À quelques exceptions près, les dons des principaux donateurs individuels ont été consacrés aux aspects sanitaires de la crise. Cela n’a rien de surprenant si l’on en croit certains travaux de recherche qui ont montré que lorsque des milliardaires décident de faire des dons, ils privilégient le domaine de la santé. Une étude réalisée en 2020 par Rockefeller Philanthropy Advisors et Campden Wealth révélait ainsi que, parmi les domaines privilégiés des donateurs milliardaires, les soins de santé arrivaient en deuxième position, après l’éducation. En revanche, seuls 8 % des dons des milliardaires sont versés à des initiatives de développement communautaire et économique. L’étude a également montré que les donateurs désireux de laisser un héritage avaient davantage tendance à faire des dons visant à soutenir des causes dans le domaine de l’art, de la culture et du sport, plutôt que des initiatives de lutte contre les inégalités sociales, par exemple. Le rapport n’en a pas expliqué les raisons, même si l’on peut aisément imaginer que les milliardaires ont, dans une certaine mesure, conscience d’incarner ces inégalités sociales. Par conséquent, l’existence d’organisations à but non lucratif dénonçant ces injustices peut faire naître un certain malaise chez les personnes « très fortunées ».

Honnêteté et sincérité

Dans certains cas, il peut être tout simplement trop tôt pour évaluer l’ « honnêteté et la sincérité » des principaux donateurs individuels. D’une certaine façon, l’heure n’est pas encore aux jugements. Si Jack Dorsey, par exemple, a fait les gros titres - et redoré son image auprès du public - en faisant don d’un milliard d’euros pour lutter contre la pandémie, à ce jour, seuls 7,1 millions d’euros ont été effectivement déboursés. Cela dit, Jack Dorsey doit être applaudi pour la transparence du fonds « Start Small », notamment la feuille de calcul partagée permettant au public de contrôler les dons. De même, les détails concernant la donation d’Andrew Forrest - en particulier les chiffres relatifs aux types spécifiques d’équipement qui seraient acquis – semblaient attester d’une forte exigence en termes de transparence.

Audace et prise de risque 

Il ne fait aucun doute que Jack Dorsey, notamment, prend un risque élevé en ce sens qu’il cède une partie considérable de sa fortune à d’autres parties dans l’espoir que celles-ci utilisent son argent de manière efficiente pour lutter contre le coronavirus. En théorie, on pourrait soutenir que le plan de Jack Dorsey s’inscrit dans une stratégie de couverture. À première vue, Andrew Forrest semble chercher à minimiser les risques le plus possible en utilisant les fonds pour payer des actions concrètes et clairement définies, comme l’envoi de millions de pièces d’équipement médical par avion de la Chine vers l’Australie.

Capacité à sauver des vies

L’acquisition d’équipements médicaux par Andrew Forrest pourrait sauver la vie de nombreux soignants, puisque ces derniers seront alors mieux à même de faire face au raz-de-marée de personnes malades qui vont inonder les hôpitaux dans les semaines et les mois à venir.

Arjun Sajip

 

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