De l’île de la Cité à la Cité judiciaire

Objet de toutes les inquiétudes du monde judiciaire parisien lors de l’annonce de sa création, le futur palais de justice est petit à petit devenu un lieu intrigant. Et pour cause : du haut de ses trente-six étages aux parois cristallines, le bâtiment conserve une part de mystère. Visite guidée au cœur d’un site unique.
Du haut de son trente-huitième étage à cent soixante mètres de hauteur, la vue est imprenable. Sa façade accueille deux mille mètres carrés de panneaux solaires et son toit, un hectare de terrasses arborées.

Objet de toutes les inquiétudes du monde judiciaire parisien lors de l’annonce de sa création, le futur palais de justice est petit à petit devenu un lieu intrigant. Et pour cause : du haut de ses trente-six étages aux parois cristallines, le bâtiment conserve une part de mystère. Visite guidée au cœur d’un site unique.

Pour le moment, la découverte par le public ne peut être que virtuelle. La nouvelle Cité judiciaire, annoncée dès 2012, sera définitivement ouverte aux professionnels et aux justiciables en juin 2018. Durant toutes ces années d’attente, la perception du projet par ses futurs utilisateurs a heureusement basculé de la contestation massive à l’adhésion quasi unanime. Le futur palais de justice a d’abord cristallisé à lui seul toutes les craintes des professions du droit, avocats et magistrats en tête. Quitter l’île de la Cité pour rejoindre un quartier excentré de la capitale était jusque-là une épreuve. C’est aujourd’hui un argument marketing pour certains cabinets d’avocats d’affaires – comme Bignon Lebray ou Altana – qui ont fait le choix pragmatique de s’installer dans un quartier qui se veut moderne, spacieux et adapté à la réunion de l’ensemble des services judiciaires de la ville de Paris.

La police judiciaire a déjà fait ses cartons. La locataire du 36 quai des Orfèvres déménageant au cœur de la nouvelle Cité judiciaire durant l’été, suivront la Maison des avocats, le tribunal de grande instance et les tribunaux d’instance d’arrondissement. Leur relocalisation au 15 avenue de la Porte de Clichy devrait intervenir au printemps 2018.

D’une cité à l’autre

Le projet de trois milliards d’euros a été validé par Nicolas Sarkozy en 2012 et conçu sous forme de partenariat public-privé avec Bouygues Construction. Son coût, longtemps critiqué par l’opposition de l’époque, induira un loyer annuel de 90 millions d’euros versé au constructeur jusqu’en 2043. Une fois la durée du bail écoulée, l’État récupérera un bâtiment qu’il faudra certainement réhabiliter après plus de vingt-cinq ans d’utilisation, à l’intérieur comme à l’extérieur. La Chancellerie a reçu les clés du nouveau palais de justice et de ses 88 000 mètres carrés le 28 juillet dernier. Un décalage de seulement quelques semaines par rapport à la date initialement prévue – le 15 juin – par le maître d’ouvrage, la société Arélia, constituée pour l’occasion de deux filiales de Bouygues Construction et de deux investisseurs financiers (Lloyds et DIF). Le donneur d’ordre explique les raisons de ce retard « par l’important programme de tests et de vérifications réalisé dans les derniers temps afin de satisfaire aux exigences posées par le ministère de la Justice avant prise de possession du bâtiment. »

L’entrée du palais de justice sert aussi de salle des pas perdus avec ses cinq mille mètres carrés donnant accès aux 92 salles d’audience.

Dix mille personnes chaque jour

Les tensions se sont cristallisées autour du sujet de la sécurisation de locaux capables d’accueillir chaque jour dix mille personnes. « La sûreté du bâtiment a été l’un des éléments majeurs de la construction, encore renforcée depuis les attentats de novembre 2015 et l’accroissement de la menace terroriste, expliquent les services judiciaires qui ont guidé le projet côté Chancellerie. Cela explique d’ailleurs que des travaux complémentaires seront encore réalisés dans les prochains mois afin de parfaire la sécurisation du bâtiment. » Les niveaux de contrôle ont été adaptés à la typologie des acteurs, les justiciables d’un côté, les professionnels de l’autre. Ce point a été l’une des préoccupations majeures de Frédéric Sicard durant son mandat de bâtonnier. « Pourquoi pas une nouvelle carte professionnelle à puce ? », proposait-il quelques jours avant sa prise de fonction en janvier 2016. La Chancellerie a adopté cette solution : « Chaque avocat parisien sera doté d’une carte professionnelle “nouvelle génération” suffisamment sécurisée pour lui permettre d’accéder au tribunal puis aux différents services dans lesquels il lui sera nécessaire de se rendre. » Et, une fois parvenus dans l’antre judiciaire, les avocats pourront communiquer avec les autres services de l’institution judiciaire (magistrats, greffiers…) selon une charte signée par le barreau de Paris.


 « Une station de taxis avec un dépose-minute! »

« Fièrement indépendante » selon l’architecte concepteur de l’entière Cité judiciaire, Renzo Piano Building Workshop, la Maison de l’ordre des avocats a aussi été l’objet de virulentes querelles au sein de la profession. Avec une facture totale d’environ cent millions d’euros (dont 75 pour la construction auxquels il faut ajouter le déménagement, la sécurisation des lieux et la gestion des archives) financés par les 29 000 avocats parisiens, la « Moda » permettra de recevoir les clients avant l’audience et accueillera la Carpa, le bureau du bâtonnier – Marie-Aimée Peyron en sera la première occupante –, un auditorium de 170 places, une bibliothèque, une salle du conseil, et ce, même si les bureaux de la place Dauphine demeurent. La Maison des avocats n’ouvrira qu’en 2019 lors de la prolongation de la ligne 14 jusqu’à la station Batignolles. En attendant, l’accès à la Cité judiciaire se fera non sans mal « par la ligne 13 », précise maladroitement le ministère de la Justice, bien conscient de sa saturation. L’ordre des avocats a tout de même obtenu une desserte « par une station de taxis devant le palais, avec même un dépose-minute ! », lance avec soulagement Frédéric Sicard à Campus, le grand raout des avocats organisé en juillet. Signe d’un appel à l’adhésion générale.

Les cellules du futur dépôt de police dans lesquelles seront gardées les personnes en attente d’être présentées aux magistrats.

« Un niveau élevé de lumière naturelle »

Côté design, impossible de contester la réussite de cet ouvrage monumental tout en transparence. C’est aussi l’argument soutenu par le cabinet d’architecte Renzo Piano, connu notamment pour la réalisation du Centre Pompidou et de la Cité internationale de Lyon. Pour présenter son travail, de la façade à l’espace intérieur en passant par la Maison des avocats, l’architecte Bernard Plattner, qui a dirigé sa conception, fait du plus grand complexe judiciaire d’Europe un lieu cristallin. « La tour est étroite », peut-on lire sur le site de l’étude, 35 mètres seulement pour une hauteur d’environ 160 mètres, « ce qui permet un niveau élevé de lumière naturelle et de contact avec le monde extérieur ». L’entrée est un vaste hall de vingt-sept mètres de haut avec 5 500 mètres carrés totalement visibles de l’extérieur à travers une façade cristalline. Une particularité sur laquelle revient le site de Renzo Piano, qui insiste sur la libre circulation de la lumière à travers le bâtiment.

Est-ce à dire que la justice doit être transparente ? Elle doit être rapide, équitable, accessible à tous. Elle doit aussi être efficace. C’est pourtant la transparence qui sert de fil rouge à la visite… Attendons encore quelques mois pour découvrir si cet attribut majeur du futur lieu de justice parisien en fera une institution à la hauteur des espérances de chacun.

Pascale D’Amore

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