Congé paternité, les entreprises, moteur du changement

La déclaration de la ministre déléguée à l’égalité femmes-hommes, Élisabeth Moreno, en faveur de son allongement, relance le débat autour du congé paternité. Coup de projecteur sur ces entreprises qui n’ont pas attendu l’État pour prendre les devants.

La déclaration de la ministre déléguée à l’égalité femmes-hommes, Élisabeth Moreno, en faveur de son allongement, relance le débat autour du congé paternité. Coup de projecteur sur ces entreprises qui n’ont pas attendu l’État pour prendre les devants.

Télétravail, digitalisation, processus de décision, etc : le rôle d’accélérateur joué par la crise a été maintes fois souligné. En revanche, les commentateurs se sont montrés moins loquaces sur son effet boomerang : des avancés dans un domaine donnent lieu à des reculs dans d’autres. Il en va ainsi du télétravail qui a bouleversé des modes d’organisation du travail et des pratiques managériales parfois archaïques. Cependant, sa généralisation lors du confinement a creusé les inégalités entre les hommes et les femmes. Selon une enquête menée par Ipsos pour la Chaire pour l’entreprenariat des femmes de Sciences Po, celles-ci ont, par exemple, connu une augmentation de 85% du temps dévolu à leur progéniture.

Le télétravail, avec ses promesses de gain d’espace pour les entreprises et d’autonomie pour les salariés, présente donc le risque de faire retomber dans l’invisibilité une partie du travail des femmes. Son expérience contrainte permet, néanmoins, de rappeler combien la question de l’égalité professionnelle pourrait être résolue à condition seulement de ne pas en traiter que les symptômes.

Une (r)évolution qui tarde

En effet, la maternité représente plus qu’un simple facteur de l’explosion de la charge mentale des femmes durant la période récente. Plus largement, elle explique, du fait des interruptions de carrière qu’elle cause, l’existence de plafonds et de parois de verre qui empêchent les femmes d’accéder soit aux postes les plus élevés soit aux départements stratégiques. En moyenne, la naissance d’un enfant entraîne une diminution de 20% du revenu salarial d’une femme. Cet impact, selon une étude de l’Insee menée en 2019, s’observe cinq ans après l’arrivée de l’enfant alors qu’il passe quasiment inaperçu sur le salaire de la gente masculine.

63% des 18-24 souhaitent l’allongement du congé paternité

La maternité a donc un coût pour les femmes, coût que les entreprises et l’État ne souhaitent pas toujours supporter. Ainsi, les entreprises craignent l’absence prolongée engendrée par la grossesse ou estiment que le temps investi par les femmes dans leur famille constitue une perte substantielle pour elles. Face aux 20 à 25 millions d’euros estimés pour chaque journée supplémentaire, l’État tarde quant à lui à augmenter la durée du congé paternité. Pourtant, d’après le Baromètre de la Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques (DREES), 38% des Français trouvent le congé paternité trop court contre 33% pour le congé maternité.

L’allongement du congé paternité, souhaité par 63% des 18-24 ans, permettrait de traiter à la racine le mal des inégalités qui rongent les entreprises. "Ce serait une vraie révolution" a admis Élisabeth Moreno dans un entretien accordé au Parisien. Si la ministre déléguée à l’égalité femmes-hommes juge important que "l’homme et la femme partagent les mêmes charges à la maison", elle n’est pas la seule à se déclarer "à fond" pour une prolongation du congé paternité. Réagissant à une tribune publiée en ligne par le collectif Devenir Papa, Marlène Schiappa et Sibeth Ndiaye apportaient fin juin leur soutien au passage du congé paternité de 11 jours à un mois. Aurélien Taquet estimait, pour sa part, qu’il fallait "aussi le rendre obligatoire pour lutter contre les inégalités sociales", ce que préconisait déjà en 2018 un rapport de l’Inspection générale des affaires sociales (Igas).

Des entreprises en pointe

Las d’attendre un arbitrage gouvernemental sur la question, certaines entreprises ont décidé de prendre leurs responsabilités. En février dernier, 105 d’entre elles ont signé le Parental Act, un dispositif qui les engage à proposer au second parent un congé d’un mois minimum et rémunéré à 100%. Dans une tribune, les signataires, parmi lesquels Leetchi, Yuka ou CodinGame, rappelaient "que les entreprises ont souvent été pionnières en matière d’avancées sociales".

"Les entreprises ont souvent été pionnières en matière d’avancées sociales"

"Ce devoir d’exemplarité dans le combat pour l’égalité femme-homme" L’Oréal y est particulièrement attaché. Depuis 2013, le géant de la coiffure et de la cosmétique a mis en place un programme d’innovation sociale qui comporte un volet sur la maternité et la paternité. Les collaboratrices du groupe bénéficient ainsi a minima de quatorze semaines de congés maternité. Mais, le groupe propose aussi à tout nouveau parent (père ou co-parent) "un socle de dix jours obligatoires dans tous les pays, pouvant aller jusqu’à six semaines en France".

Au sein du groupe d’assurance Aviva, le congé parentalité rémunéré dure 10 semaines. L’employé peut en profiter dans les six mois qui suivent la naissance. Il peut choisir soit de le prendre d’un coup soit de fractionner les semaines, une option étonnante pour Raphaëlle Lalo, manager expérience collaborateur chez Ubisoft. "Le congé maternité n’est pas fractionné, donc il n’y a aucune raison de le fractionner". Ainsi, puisque "s’occuper de son enfant n’est pas optionnel", l’éditeur de jeux vidéo a allongé le congé parentalité à 4 semaines, période durant laquelle le co-parent reçoit l’intégralité de son salaire. Cette rémunération à 100% vaut également pour l’ensemble des collaborateurs d’Ikea, de Chanel ou du groupe Kering. Ces derniers disposent, depuis le 1er janvier et quelle que soit "leur situation personnelle ou géographique", d’un "congé bébé" d’"un minimum de 14 semaines".

Start-ups d’un côté, grands groupes de l’autre : la lutte pour l’égalité professionnelle se mène sur deux fronts. Charge donc à l’État de prendre le relais pour que les femmes travaillant dans les PME ou les TPE françaises ne soient pas victimes d’une nouvelle forme, sinon de violence, du moins de traitement inéquitable. 

Marianne Fougère

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