Cédric O : "La France est revenue dans le jeu de l’économie de l’innovation"

Cédric O : "La France est revenue dans le jeu de l’économie de l’innovation"

© MEFR

Alors que la fin du quinquennat approche, Décideurs a rencontré Cédric O, secrétaire d’Etat chargé de la Transition numérique. L’occasion de faire le point sur l’action du gouvernement dans le domaine et de tracer des perspectives, notamment sur la manière dont le numérique peut contribuer à la transition écologique de notre économie. Entretien.

Décideurs. Quel bilan faites-vous de l’action du gouvernement en matière de couverture numérique du territoire ? 

Cédric O. Nous avons enregistré des progrès significatifs bien que toujours insuffisants, je le sais bien, pour les Français qui restent encore à la marge. Mais les chiffres sont là. Concernant la fibre, la France est non seulement le pays le plus couvert d’Europe mais également celui qui la déploie le plus vite. Deux Français sur trois y sont éligibles contre un Allemand sur dix. Tant et si bien que la France devrait être le premier pays 100 % couvert à l’horizon 2025. Cet effort du gouvernement sur la fibre se vérifie aussi pour le mobile avec 1 100 pylônes installés en zone blanche depuis juin 2018, grâce à l’accord que nous avons passé avec les opérateurs. Un chiffre à mettre en perspective avec les 600 pylônes financés par l’État sur les quinze années précédentes. Notre objectif est simple : connecter tous les Français et les Françaises sur tous les territoires.

Et concernant la dématérialisation des services de l’État ?

Nous avançons également sur ce sujet mais, c’est notre conviction, cela doit absolument s’accompagner d’une action forte sur les usages. Une partie des Français n’est toujours pas à l’aise avec le numérique. Nous ne pouvons pas les exclure de fait. C’est pourquoi, dans le cadre du plan de relance, nous mettons en place une politique très volontariste de lutte contre la fracture numérique avec le déploiement sur tout le territoire de 4 000 conseillers pour accompagner les citoyens dans leur maîtrise de ces outils au quotidien. C’est d’autant plus important aujourd’hui que, si la pandémie a constitué un accélérateur des usages digitaux – c’est particulièrement frappant auprès des TPE / PME – elle a aussi creusé le fossé avec ceux qui n’ont pas su ou pu prendre le train en marche. Alors que tout se numérise dans notre société, il est de notre devoir de ne laisser personne sur le bord de la route.  

Qu’en est-il en termes de soutien à l’écosystème d’innovation et de la French Tech ?

La France est en passe de devenir le premier écosystème de l’Union européenne en matière de numérique. Celui-ci est d’ailleurs devenu, de manière très concrète, un moteur important de l’économie française : plusieurs centaines de milliers d’emplois ont été créés dans le secteur ces dernières années et la tendance devrait se poursuivre jusqu’en 2025 et au-delà. Les investissements suivent : de 2,5 milliards d’euros investis dans les start-up françaises en 2017, nous allons dépasser cette année les 10 milliards. Résultat : notre pays est le berceau de vingt licornes en 2021 contre seulement trois en 2018. La France est revenue dans le jeu de l’économie de l’innovation.

"La France est en passe de devenir le premier écosystème de l’Union européenne en matière de numérique"

Quelles cartes restent à jouer pour la France et l’Europe, dans ce jeu où Américains et Chinois ont pris une longueur d’avance ?  

L’Europe a clairement raté jusqu’ici la révolution numérique. Si l’on regarde les dix plus grosses capitalisations mondiales : huit sont issues de la tech, six n’existaient pas il y a vingt ans… et aucune n’est européenne. Il y a des raisons économiques, fiscales, de flexibilité du marché du travail… mais je pense surtout que l’Europe s’était endormie sur ses lauriers et ses grandes entreprises. Or, la leçon à tirer de l’innovation, et cela se vérifie dans tous les pays et grands ensembles du monde : c’est qu’elle est essentiellement générée et stimulée par les nouveaux acteurs. Cela a été un impensé de la politique européenne pendant trop longtemps. Heureusement, ces dernières années, un changement complet d’approche en France et en Europe nous permet aujourd’hui de rivaliser. Pour la première fois cette année, les Européens pourraient ainsi tenir tête aux Américains en matière de nombre de licornes créées. Aux réformes structurelles et économiques essentielles que nous avons engagées, s’ajoute aussi, à mon sens, un effet post-covid qui rend le modèle social et la qualité de vie en Europe bien plus attrayants pour les entrepreneurs et les investisseurs. C’est un facteur qui compte dans la compétition internationale. Bien sûr, il nous reste beaucoup de travail. Si nous parvenons aujourd’hui à mieux retenir et financer nos talents pour qu’ils se développent, l’hétérogénéité administrative, législative, réglementaire ou linguistique du marché européen demeure un frein comparé à nos concurrents chinois ou américains. C’est pourquoi la plupart de nos licornes sont positionnées sur le B2B, où les contraintes liées à la diversité culturelle ou des marchés sont moins fortes. Ce travail de long terme ne fait que commencer, mais nous sommes enfin sur la bonne voie.

Le numérique peut-il être un vecteur de réindustrialisation du pays ?

Ce que démontrent des exemples comme Tesla et SpaceX, c’est que l’innovation vient des acteurs émergents, y compris dans le secteur industriel. C’est d’ailleurs une réalité française. En témoignent des start-up comme Ynsect, Innovafeed, Afyren, Lhyfe ou Verkor qui opèrent dans des secteurs aussi divers que l’hydrogène, les batteries, la chimie verte ou l’agroalimentaire. Il faut se garder d’une vision simpliste du numérique, décorrélée de toute réalité industrielle. D’abord parce que le numérique est partout et irrigue l’ensemble des secteurs. Et surtout, parce que des géants industriels comme Tesla et SpaceX sont en réalité des sous-produits de Paypal. Notre conviction, c’est que tout se joue dans la taille de l’écosystème d’innovation. Dans ce domaine, nous avons encore un écart significatif à combler. Il en va de notre compétitivité, de notre capacité à relever les défis sociétaux du XXIe siècle mais aussi de notre souveraineté dans un monde qui se tend.

"Nous devons aider les start-up, entreprises, innovateurs de la transition énergétique à grandir et à passer à l’échelle encore plus vite. C’est tout le sens du plan France 2030"

Comment l’innovation numérique peut-elle participer à la bataille pour le climat ?

Il y a une forme d’aberration dans le débat politique français lié à cette question qui voudrait opposer la nécessaire évolution des modes de consommation et l’innovation. Tout se passe comme si le progrès était une mauvaise chose. Mais on ne s’en sortira pas sans ! Nos ressources sont limitées, la démographie mondiale est en expansion, la population occidentale vieillit, et, aujourd’hui encore, un habitant de la planète sur trois vit avec moins de trois dollars par jour. La modification des habitudes de consommation a un rôle à jouer sur ce chemin, mais le reste ne se fera pas sans l’innovation. Elle est la condition sine qua non de la soutenabilité à long terme de nos modèles économiques et de nos sociétés. Nous devons aider les start-up, entreprises, innovateurs de la transition énergétique à grandir et à passer à l’échelle encore plus vite. C’est tout le sens du plan France 2030, annoncé par le Président de la République et qui vise à consacrer au moins 50 % de ses moyens à ces acteurs émergents, j’y reviendrai. Mais également, à une autre échelle, du programme French Tech Green 20 que nous avons lancé avec Barbara Pompili au printemps 2021 pour accompagner des jeunes pousses prometteuses dans des secteurs aussi divers que la ville de demain, l’énergie décarbonée, la réduction de la consommation énergétique, les produits biosourcés. Les premiers retours sont encourageants et nous ambitionnons d’aller encore plus loin à l’avenir, afin que l’innovation française puisse prendre toute sa part dans la nécessaire, et chaque jour plus urgente, transition écologique du pays.  

Si le numérique fait partie de la solution, ne fait-il pas aussi partie du problème ? Je pense notamment à ses émissions de CO2 qui ne cessent d’augmenter ou à l’impact environnemental catastrophique de l’extraction des métaux rares…

Nous allons nous doter d’un observatoire du numérique nous permettant d’y voir clair et d’objectiver les impacts environnementaux. Nous pourrons nous appuyer dessus pour aller vers plus d’efficacité. Car, c’est vrai pour le secteur du numérique et pour la société en général : il nous faut trouver les moyens de basculer vers une économie de la rareté. Mais ne nous trompons pas de diagnostic. Cette transition demandera notamment beaucoup plus d’informations fiables sur notre fonctionnement : la manière dont nous produisons, dont nous nous déplaçons… Ce qui nécessitera justement beaucoup plus de numérique ! Pour autant, je ne nie pas que le secteur doive progresser sur son empreinte environnementale. Le rythme de renouvellement de nos équipements est par exemple trop rapide. Nous devons impérativement allonger leur durée de vie, ou encore trouver les moyens de mieux réutiliser les métaux rares. Nous y mettons les moyens avec la loi Agec qui encourage la réparation, le recyclage, et qui commence à entrer dans les habitudes des Français. Mais soyons clairs : les bénéfices potentiels du numérique, que ce soit dans la logistique, l’industrie, ou l’agriculture sont infiniment supérieurs à leur effets sur l’environnement. Il faut rompre avec une vision polluante du numérique.

Vous pensez donc qu’une croissance verte est possible ?

Oui. Précisément parce que je crois en l’innovation. Le fond du sujet est de réussir le découplage entre croissance et émissions de gaz à effet de serre. Cela demande plus d’efficacité, de résilience, donc plus d’innovation. Certains pensent que c’est impossible. Notre écosystème français tend à me prouver chaque jour le contraire.  

"Il faut rompre avec une vision polluante du numérique"

On sent poindre dans ce discours fort sur l’innovation porté par le gouvernement ces derniers mois une forme de critique en creux des futurs opposants du président en 2022…

On pourra créditer Emmanuel Macron d’avoir été résolu sur cette question : depuis sa nomination au ministère de l’Économie en 2015, il en a été un promoteur constant. C’était d’ailleurs au cœur de son projet politique de 2017. Le vrai drame français, c’est qu’il est aujourd’hui bien seul, alors même que l’histoire des réussites de notre pays, de sa grandeur, est intimement liée à ses innovations technologiques et scientifiques. Une partie importante de notre identité et de notre récit collectif a été façonnée par celles-ci. Pour cela, je trouve assez désolant d’assister au concours d’inepties et de projections passéistes que nous proposent les candidats déclarés à la présidentielle aujourd’hui.

Que mettez-vous en place pour prémunir les élections de 2022 d’un afflux de fake news ou d’une éventuelle manipulation étrangère ?

La question des interférences numériques dans le processus démocratique ou des cyberattaques est un sujet de préoccupation majeur ; de manière générale, et d’autant plus dans la perspective de la présidentielle. La question n’est finalement pas tant de savoir si cela va arriver mais comment et piloté par qui. Nous devons augmenter notre niveau de préparation. C’est ce que nous faisons à travers la stratégie nationale de cybersécurité ou la création de Viginum qui travaille avec les réseaux sociaux et l’ensemble des parties prenantes pour mieux documenter ces tentatives. Je précise, bien entendu, qu’il ne s’agit pas d’une action politique mais d’un geste démocratique, mené sous le regard d’une organisation indépendante, en toute transparence.

Quels sont les grands chantiers qui attendent le prochain président en termes d’innovation et de numérique ?

Le défi des mois et des années à venir est de mettre en œuvre le plan France 2030. C’est-à-dire la capacité pour la France d’être au rendez-vous des grandes révolutions qui s’annoncent. Je pense notamment aux trois domaines phares que sont l’intelligence artificielle, le quantique et les sciences du vivant. À mon sens, ces ruptures technologiques peuvent bouleverser nos économies. À titre d’exemple, au carrefour de ces trois matières : le stockage de la donnée dans l’ADN, sur lequel nous venons de lancer un programme de recherche de 20 millions d’euros. Toute la question est de savoir si les innovateurs et grands acteurs de demain seront en France et en Europe, ou aux États-Unis et en Chine. De cela dépendra largement notre capacité à répondre aux grands défis sociétaux, politiques et écologiques qui sont devant nous.

Propos recueillis par Antoine Morlighem

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