C.Roquilly (Edhec) : "Les machines sauront faire de plus en plus de choses, nous devons avoir confiance en elles"

Fin observateur des start-up du droit depuis leur arrivée en France et directeur de l’Augmented Law Institut de l’Edhec, le professeur Christophe Roquilly livre sa vision du marché français de la legaltech.

Fin observateur des start-up du droit depuis leur arrivée en France et directeur de l’Augmented Law Institut de l’Edhec, le professeur Christophe Roquilly livre sa vision du marché français de la legaltech.

Décideurs Juridiques. Les acteurs de la legaltech sortiront-ils renforcés de la crise sanitaire?

Christophe Roquilly. Si l’on met de côté la question liée à la capacité budgétaire des clients pour s’offrir certains outils, oui. Les professionnels du droit ayant déjà intégré la digitalisation dans leur mode de fonctionnement, toutes tâches confondues (contrat, facturation, gestion des clients, signature électronique…), ont même accéléré le mouvement. En revanche, ceux qui étaient juste en phase d’amorçage (le niveau d’avancement est très variable, certains ne savent même pas par où commencer, quels outils choisir et ne se posent pas les bonnes questions) sont au pied du mur : travail à distance, stockage des données dans le cloud sont autant de paramètres qu’il a été difficile de gérer, et le choc a été brutal. L’enseignement est clair pour ceux-là : il va falloir s’activer.

Les directions juridiques et les cabinets d’avocats débloqueront-ils un budget spécifique dans les prochains mois en raison des difficultés vécues pendant le confinement ?

On peut imaginer que ce soit dans leur priorité en effet. S’ils résistent à la crise, les petits cabinets le feront. Et ce d’autant plus qu’il sera certainement possible de mutualiser leurs outils comme ils l’ont fait à une époque avec le secrétariat et la documentation.

Pour les directions juridiques, c’est différent. Il leur faut convaincre leur direction générale de l’utilité de consacrer une partie du budget à la digitalisation sans pouvoir évaluer réellement le retour sur investissement et alors que toutes les legaltechs frappent à la porte…

Les acteurs de la legaltech ont été actifs durant le confinement pour apporter leur aide aux professions du droit : ouverture gratuite de plateformes, prix réduit aux étudiants et jeunes professionnels, création d’espace dédié à la crise sanitaire… Qu’en pensez-vous ?

Ce comportement est à la fois altruiste et malin. Altruiste parce qu’ils ont mis à disposition de la communauté juridique des outils efficaces de travail et malins parce que ces outils ne vont pas être gratuits éternellement. La force de l’habitude va engendrer une captation de clientèle. C’est une démarche qui s’est pratiquée dans de nombreux autres secteurs auparavant comme les chaînes de télévision ou les jeux vidéo.

"Le paysage de la legaltech reste assez morcelé et n’est pas totalement compréhensible pour le justiciable"

Mais cela pose aussi une question : en quoi le service qu’ils proposent est-il pertinent ? Il est possible que les legaltechs rencontrent un plafond parce que le marché français n’est pas extensible à l’infini. Toutes les plateformes ne résisteront pas.

France Digitale a créé un groupe legaltech et, depuis un an déjà, certains acteurs travaillent sur plusieurs sujets communs. Croyez-vous que la création d’une offre verticale de services soit réalisable ?

Les acteurs de la legaltech essaient en effet de se coordonner mais jusqu’à quel degré pourront-ils se fédérer ? Il y a entre eux une importante concurrence. Jusqu’où peut-on chasser en meute ? Il s’agit ici d’un pur exemple de « coopétition », c’est-à-dire la collaboration entre compétiteurs. Ce qu’il faut relever, c’est que si, au sein d’un écosystème, les acteurs s’organisent en industrie avec des solutions transparentes, ils accompagnent leur croissance. Or, aujourd’hui encore, le paysage de la legaltech reste assez morcelé et n’est pas totalement compréhensible pour le justiciable.

Alors que certains avocats qualifiaient à une époque la legaltech de « braconnier du droit », les initiatives pour les accompagner se sont multipliées (l’incubateur des start-up du droit du barreau de Paris, la Factory du Cercle Montesquieu, Dialogue & Coopération avec l’AFJE…). L’opposition entre les anciens et les modernes est-elle dépassée ?

Pas si sûr. Parce que les attitudes sont différentes entre les barreaux, qui ne sont que l’émanation de leurs membres. On y trouve des forces conservatrices et d’autres progressistes. Pour certains, par exemple, il ne peut y avoir de legaltech que si elle est créée par un avocat pour être compatible avec l’exercice de la profession. Personnellement, si je trouve qu’il est inutile de mettre des barrières à l’entrée, il faut en revanche être exigeant sur l’éthique. Les algorithmes doivent être conçus suivant des règles, sans quoi la méfiance à l’égard des acteurs de la legaltech grandira. Alors, soit ils acceptent de rendre les algorithmes transparents, soit ils décident de s’auto-déclarer éthiques, soit ils passent au crible d’une logique de certification par un organisme indépendant. Les machines sauront faire de plus en plus de choses, nous devons avoir confiance en elles.

Propos reccueillis par Pascale D'Amore

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