C. Gaymard (RAISE) : "Chacune d’entre nous a un chemin à accomplir"

Haut fonctionnaire, cette ancienne directrice générale de General Electric France et Europe cofondait en 2013 RAISE, une société d'investissement au service des entrepreneurs. Clara Gaymard plaide pour une finance philanthrope et revient, dans un entretien pour Décideurs, sur ses différents engagements.

Haut fonctionnaire, cette ancienne directrice générale de General Electric France et Europe cofondait en 2013 RAISE, une société d'investissement au service des entrepreneurs. Clara Gaymard plaide pour une finance philanthrope et revient, dans un entretien pour Décideurs, sur ses différents engagements.

Décideurs. Quel était votre but lorsque vous avez cofondé RAISE avec Gonzague de Blignières ?

Clara Gaymard. Nous avions envie d’aider les entrepreneurs et pour cela il fallait que nous-mêmes soyons entrepreneurs. Nous voulions démontrer qu’on pouvait faire de la finance autrement, que l’on pouvait prêter main forte aux entreprises avec bienveillance et que la philanthropie n’était pas antinomique de la performance. Bien au contraire. RAISE a déjà accompagné plus de 350 start-up grâce sa fondation RAISESHERPAS et finance des start-up, des PME et des ETI à travers ses activités d’investissement. Au-delà de l’aspect pécuniaire, nous les aidons à éviter des erreurs, à croître plus vite et partageons avec eux nos valeurs. Nous avons, par exemple, développé notre méthodologie ESG, persuadés que sans une politique forte et engagée sur les enjeux environnementaux, sociaux et de gouvernance, les entreprises n’ont pas d’avenir. Par ailleurs, et c’est le fondement du modèle de RAISE, nos équipes d’investissement reversent 50 % de leur carried interest à une fondation pour l’entrepreneuriat. Gonzague et moi-même sommes convaincus que c’est grâce à cette solidarité que RAISE grandit si vite.

Vous avez été haut fonctionnaire, directrice générale de General Electric France. N’était-ce pas trop dur de partir de zéro ?

La prise de risque ne me fait pas peur. J’ai quitté la fonction publique pour rejoindre une entreprise américaine, avec une culture complètement différente. En revanche, je voulais faire quelque chose qui avait du sens. Devenir entrepreneur est quelque chose que j’avais en moi. Ma rencontre avec Gonzague de Blignières m’a permis de sauter le pas. Je ne sais pas si je l’aurais fait toute seule. À deux c’est beaucoup plus rassurant, solide et réconfortant car il y a toujours des hauts et des bas quand on est à cette place. Je ne regrette rien, j’aurais peut-être même dû le faire avant.

Vous êtes également aux conseils de Danone, Veolia, Bouygues et LVMH. Ces postes d’administratrice nourrissent-ils votre expérience chez RAISE ?

Même si on a plusieurs activités, on reste une seule personne donc il y a une continuité dans ce que l’on fait et ce qui nous anime. Je suis entrée au board de ces entreprises car j’admire ces groupes qui apportent vraiment quelque chose au monde et sont de magnifiques réussites. Je déteste que l’on oppose les grandes entreprises et les start-up. On a besoin d’entrepreneurs de toute taille. Si à un poste d’administratrice je peux contribuer à leur croissance et apporter mon regard, j’en suis très heureuse. On peut aussi créer des liens quand un groupe est intéressé par une start-up, en les faisant se rencontrer.

À votre avis, pourquoi votre profil les a-t-il attirés ?

Il faudrait le leur demander mais je pense que ma triple expérience joue. J’ai exercé des postes tournés vers l’économie dans la fonction publique. J’ai été conseiller commercial, j’ai travaillé à Bercy, je me suis occupée de l’attractivité de la France. Ce qui m’a permis d’être en contact permanent avec les entreprises. J’ai aussi dirigé les activités de GE France et Europe pendant une dizaine d’années, fonction dont je tire ma connaissance des acquisitions. Et bien sûr, il y a RAISE, mon expérience actuelle du monde entrepreneurial grâce à laquelle j’ai rencontré près de 4 000 start-up.

"Les entreprises aujourd’hui ne peuvent survivre que si elles sont dans la vraie innovation et que celle-ci a du sens"

Qu’est-ce qui vous plaît le plus dans cette aventure ?

Mon activité me permet de prendre la température, de voir les changements extrêmement rapides qui sont en train de se passer. Je trouve magique d’être dans le monde de demain. On voit beaucoup de start-up qui changent la façon dont on consomme l’énergie, dont on mange, s’éduque, etc. Mais je suis aussi projetée dans l’avenir quand je participe aux conseils d’administration de grands groupes. Eux aussi le construisent. Les entreprises aujourd’hui ne peuvent survivre que si elles sont dans la vraie innovation et que celle-ci a du sens. C’est une sorte d’innovation un peu civilisationnelle. La question de l’environnement et du social est absolument clé.

Vous avez présidé le Women’s Forum. Pourquoi avoir consacré du temps à cet événement ?

J’ai eu énormément de chance. Je suis née dans un pays qui m’a permis de m’éduquer, d’élever une famille, de travailler. Si, à la place où je suis, je ne donnais pas un peu de mon temps et de mes compétences pour aider des femmes qui ont besoin de casser le plafond de verre, j’aurais l’impression de faillir à qui je suis. Ce n’est même pas un devoir mais une raison d’être. J’aimerais que toutes les femmes puissent saisir leur chance. Même si celle-ci est parfois difficile à voir, elle est toujours quelque part. De par mon expérience, mes échecs, mes erreurs, mes doutes, je peux dire aux femmes "je suis comme vous. On peut y arriver. Chacune d’entre nous a un chemin à accomplir".

Quels conseils leur donnez-vous ?

Il y a deux choses qui me paraissent importantes. La première c’est de ne jamais rester dans l’état de victime. Même si les agressions peuvent être réelles, il ne faut jamais donner cette victoire-là à ceux qui en sont à l’origine. La deuxième chose, c’est de ne jamais se sentir coupable. Cela ne sert à rien. On fait du mieux qu’on peut. On se trompe, on fait des erreurs, on se relève, on recommence. On n’escalade pas l’Himalaya en un jour. Il faut apprendre à se faire confiance et faire confiance à la vie qui, parfois, apporte des réponses à nos questions.

"L’influence est beaucoup plus importante que le pouvoir"

Parlez-nous d’un échec que vous avez réussi à surmonter ?

Quand j’étais dans l’administration, il y avait un poste que je voulais vraiment. Je pensais parfaitement pouvoir l’exercer mais je me suis retrouvée face à un mur. Le ministre de l’époque ne voulait absolument pas me nommer. Il m’a opposé de façon très compatissante qu’il le faisait pour mon bien car j’allais exploser en plein vol, que c’était trop dur pour moi. Je me souviens l’avoir regardé dans les yeux et m’être dit : il m’empêche de m’accomplir et je vais lui prouver qu’il a tort. Je suis revenue un mois et demi après avec un contrat d’objectifs et de moyens. Il m’a reçue pendant une 1h30, m’a beaucoup challengé mais à la fin j’avais acquis son estime. J’ai vu dans ses yeux que son regard sur moi avait changé, que j’étais plus qu’une mère de famille. Cela prouve qu’on peut faire évoluer les gens même les plus macho. C’est un moment important pour moi car, au lieu de me laisser aller à un sentiment d’injustice, je me suis montrée hyper combative.

Que pensez-vous de la notion de pouvoir ?

L’influence est beaucoup plus importante que le pouvoir. La capacité de dire ce que l’on pense, d’influencer le cours des choses, est bien plus efficace que le pouvoir. Sommer les gens de "faire ci, de faire ça" n’est pas très intéressant. En revanche, réfléchir sur le monde, agir avec d’autres personnes permet de décupler sa force d’action.

Propos recueillis par Olivia Vignaud

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