C.Gardell (Cevian Capital) : « S'il y a de l’incompétence, elle devrait être contestée »

Avec près de 18 milliards d'euros sous gestion, Cevian Capital est à la fois le plus grand et le plus ancien fonds activiste en Europe. Christer Gardell, co-fondateur et associé gérant nous livre ses visions sur les tendances récentes de l'activisme.

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Avec près de 18 milliards d'euros sous gestion, Cevian Capital est à la fois le plus grand et le plus ancien fonds activiste en Europe. Christer Gardell, co-fondateur et associé gérant nous livre ses visions sur les tendances récentes de l'activisme.

Décideurs. Plus de 650 campagnes activistes ont été identifiés en 2016, comment percevez-vous la montée de l'activisme ces dernières années ?

Christer Gardell. Je le vois comme un développement naturel. La majeure partie du capital devient de plus en plus passive, elle se déplace de plus en plus vers les fonds indiciels, laissant un vide pour des capitaux plus actifs. Le problème avec ce mouvement tient à ce que ce type de capital ne met pas une pression positive sur les entreprises afin qu’elles puissant être à même de performer. Par conséquent, je pense que cette évolution est une des principales raisons liées à la montée de l'activisme.

Y a-t-il trop de campagnes activistes en Europe ?

Je pense qu'une campagne activiste est un concept suivi selon différentes approches parmi les 650 qui ont été identifiées. L'activisme présente une tendance naturelle que nous pouvons trouver dans ces campagnes. Cependant, ce nombre semble un peu trop élevé. En tant qu’activiste le plus expérimenté en Europe, nous avons entre dix et douze positions dans notre portefeuille, et c'est un travail à temps plein pour notre équipe.

« L’activisme est très compliqué aux États-Unis à cause de la législation »

Tenter d’améliorer fondamentalement la performance d’une entreprise et discuter de sujets liés à la rémunération des dirigeants, au sein de l’assemblée des actionnaires, sont deux campagnes différentes. C’est par exemple ce que Cevian a fait auprès de Volvo pendant onze ans, en améliorant la valeur de l’entreprise, aussi bien à partir de ses fondamentaux que du business sous-jacent. Nous avons mené deux campagnes activistes très différentes dans leur nature.

Considérez-vous les activistes européens comme moins offensifs que leurs homologues anglo-saxons ?

L'activisme est très difficile aux États-Unis en raison de la législation, qui est très protectrice vis-à-vis du management et du conseil d’administration. L'actionnaire est certainement dans une position plus faible, et s'il a un point de vue différent de celui du conseil d'administration et de la direction, il n’a pas d'autre moyen que d’adopter une posture hostile. En Europe, la législation est généralement beaucoup plus favorable aux actionnaires. Dans la plupart des cas, notamment en Suède qui est probablement le pays le plus accueillant envers les actionnaires, le comité des nominations est généralement composé des 45 principaux actionnaires. C'est un comité externe. Aux États-Unis par exemple, ce serait quelque chose qui dépendrait uniquement du président. Ensuite, il est très compliqué d’y imposer une influence. Les mécanismes de défense introduits en droit européen sont relativement poreux. Le principe fondamental du capitalisme est que s'il y a de l’incompétence, elle devrait être contestée et être remplacée par de la compétence. Dans la plupart des cas, nous nous joindrions au conseil d'administration pour travailler de l'intérieur avec le conseil d'administration et le management. Une juridiction où il est difficile de défier l'incompétence sur la performance est une mauvaise structure. C'est un environnement plus difficile pour les activistes, alors ils ont tendance à adopter une approche plus agressive. Nous préférons travailler avec le conseil d'administration et la direction à travers une stratégie de long terme. Évidemment, tout cela repose sur une équipe de qualité, comme dans le football. Si un joueur ne réalise pas une bonne prestation, il convient de procéder à un remplacement.

Vous êtes un investisseur de long terme, puisque vous investissez entre cinq et sept ans dans les entreprises que vous ciblez. Comment expliquez-vous cela ?

Notre politique d’investissement se rapproche davantage d’une durée de cinq ans. Nous intervenons là où un changement fondamental est nécessaire pour amener la performance d'un niveau inférieur vers un niveau supérieur, et cela prend cinq ans. Notre préoccupation d’allocation du capital est d’être constamment engagé dans le changement. S'il n'y a pas de d’évolution, alors le capital passif entre en jeu et nous sortons au même moment. Notre travail consiste à être un actionnaire actif et non passif.

Que pensez-vous des investisseurs activistes qui prétendent être des investisseurs « long terme » ?

Je ne connais pas beaucoup de grands activistes qui sont réellement des investisseurs de long terme. Tout d'abord, pour être un activiste à long terme, il faut du capital à long terme. Pour réaliser un changement à long terme, vous ne pouvez pas avoir une structure où les investisseurs peuvent gagner de l'argent sur un mois. Le long terme implique de la confiance, de la stabilité et de la patience. Si vous regardez à l'intérieur de la communauté activiste, vous verrez que le capital à long terme et le capital à court terme sont deux courants différents. Le vrai activisme s'étend sur le long terme, sinon ce n’est qu’une simple campagne.

Les managers activistes sont parfois perçus comme des « vautours », mais leur objectif reste d'améliorer la valeur d'une entreprise dans l'intérêt des salariés et des actionnaires. Vous voyez-vous plus comme un entrepreneur ou un investisseur ?

En fait, nous sommes un peu des deux. Le principe fondamental est de travailler en tant qu'actionnaire, pour tous les autres actionnaires. Je ne pense pas qu'il y ait un conflit d'intérêts entre les actionnaires et les autres parties prenantes. Si vous réussissez à transformer une entreprise, le résultat sera positif pour les fournisseurs, les employés et les actionnaires. Pour nous, l'important est de comprendre comment gérer une entreprise de l'intérieur. En tant qu'actionnaires, notre rôle est de maintenir ou de créer un équilibre optimal entre les intérêts de chacun. Toutefois, par définition, il est impossible de maximiser tous les intérêts, sinon l'entreprise ne fonctionne pas !

Quel conseil adresseriez-vous à un activiste débutant ?

Tout d'abord, il faut être prêt à travailler avec peu de positions dans le portefeuille. La clé pour un nouvel activiste est de travailler sur la structure du capital. Il est si facile d'abandonner et de prendre un peu de capital, mais ce serait se mettre dans un piège. Ceci est lié à la durée du processus de collecte de fonds. Vous devez avoir des investisseurs qui comprendront votre stratégie. Lorsque nous avons commencé en 2001, il n'y avait pas de capital à long terme disponible dans une structure libérée. Le seul type de structure à le faire était celui du capital-investissement. Nous n'avons jamais abandonné la construction de capital à long terme en vue de créer des changements fondamentaux.

Si vous deviez dire quelque chose à la classe politique européenne, que diriez-vous aujourd'hui ?

Je pense qu'ils devraient considérer l'activisme comme quelque chose de bien dans cet environnement où il y a une force massive qui attire tous les capitaux vers la gestion passive. Si l’on se projette vers l’avenir, dans une hypothèse extrême, cela pourrait tuer le capitalisme et l'économie de marché. Ce serait une force très destructrice pour la société. La détention active est une nécessité pour notre type de capitalisme, et une condition préalable à la croissance économique.

Propos recueillis par Yacine Kadri

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