Cécile Duflot (Oxfam France) : "Un nouveau pilotage des actifs financiers est possible"

Ancienne ministre et désormais directrice générale de l’ONG Oxfam France, Cécile Duflot a défendu sa vision de l’économie, lors de l’université d’été de l’économie de demain (UEED). Rencontre.

Ancienne ministre et désormais directrice générale de l’ONG Oxfam France, Cécile Duflot a défendu sa vision de l’économie, lors de l’université d’été de l’économie de demain (UEED). Rencontre.

Décideurs. 1% de la population mondiale possède 50% des richesses. Que proposez-vous pour revenir dans un cercle économique plus vertueux ?

Cécile Duflot. À Oxfam France, nous défendons la capacité d’action des politiques publiques. Il n’y a pas de fatalité à la pauvreté et aux inégalités sociales. Quelle organisation collective faire émerger pour combler les inégalités de naissance ? La puissance publique doit intervenir en faveur de la redistribution au plus grand nombre. Lors des six premiers mois de l’année 2019, les milliardaires français ont accru leur fortune de 35 %, ce qui représente au total 78 milliards d’euros. Cet enrichissement est dû à la distribution de dividendes et à l’augmentation de la valeur des actions par une logique de rentabilité, parfois même déconnectée du profit des entreprises elles-mêmes.

Les décideurs politiques ont en charge la question fiscale, ils ont le pouvoir d’orienter la redistribution de la valeur. Deux pays aussi différents que la France et les États-Unis ont des inégalités primaires qui ne sont pas très éloignées. Mais après redistribution grâce aux politiques françaises fiscales, on obtient des niveaux d’inégalités qui n’ont plus rien à voir. Certains milliardaires américains comme Jeff Bezos, Warren Buffet et Bill Gates considèrent qu’ils ne payent pas assez d’impôts pour contribuer à la redistribution globale de la richesse…

CPRAM, une filiale d’Amundi, lance, ce mois-ci, un fonds dédié à la réduction des inégalités sociales. Comment des initiatives de cet acabit peuvent-elles donner plus de puissance à la réduction des inégalités ?

Un nouveau pilotage des actifs financiers est possible. Pour endiguer le dérèglement climatique et activer le scénario de l’accord de Paris, le budget nécessaire est de l’ordre de 1 115 milliards d’euros. Si on rapporte ces chiffres aux actifs des banques européennes, à savoir 31 000 milliards d’euros, on obtient un rapport de 1 à 30. C’est peu. En fait, le budget pour lutter contre les inégalités est relativement limité. La baisse des APL, cette fameuse réduction de 5 €, correspond à un huitième de la baisse de l’ISF. La manière dont on affecte les ressources fiscales ou dont on les diminue ont un effet direct sur les politiques publiques qu’on peut mener.

"En France, les inégalités s'accroissent à l'issue du passage dans le système scolaire"

Le taux de pauvreté en France est l’un des plus bas en Europe. Comment l’expliquer ?

Avant redistribution fiscale, le revenu des plus pauvres est de 280 euros. Après redistribution, il passe à 850 euros. Il s’agit donc d’une correction mécanique de notre système. Les APL sont un exemple très parlant : elles permettent aux femmes seules avec enfant d’être logées dans des conditions dignes, ce qui n’est pas le cas dans les autres pays. La politique de redistribution en France évite le basculement d’une partie de la population vers l’extrême pauvreté. Le maintien de la pauvreté de génération en génération interroge davantage : nous savons aujourd’hui qu’un certain nombre de politiques publiques, notamment la politique d’éducation, ne sont pas en mesure d’extraire les enfants de la pauvreté. Aujourd’hui, les inégalités s’accroissent à l’issue du passage dans le système scolaire plutôt qu’elles ne se résolvent. Pourtant ni la pauvreté ni les inégalités ne sont une fatalité. On peut imaginer inverser la courbe de la pauvreté avec des politiques de prévention, un meilleur accès au travail et à des services publics de santé plus développés.  

Vous êtes très engagée. Vous êtes diplômée de l’ESSEC. Pourquoi ne pas avoir rejoint la direction générale d’une grande entreprise pour engager la transition du système économique de l’intérieur ?

Je ne suis pas née dans la politique. J’ai d’abord travaillé dix ans dans le secteur privé. Je sais comment fonctionnent les entreprises. Je suis toujours associée d’une PME, Octopus. Rejoindre la direction d’un grand groupe est toujours envisageable. Oxfam était une opportunité, c’est un acteur qui dialogue avec les entreprises. J’ai bientôt rendez-vous avec Mathias Vicherat (Danone) pour étudier les thématiques de disparités sociales. Oxfam France ne tisse aucun partenariat financier avec les entreprises. D’où une grande transparence dans nos rapports.

Propos recueillis par Nicolas Bauche

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