Bertrand Labilloy (CCR) : « Nous devons relever le défi de la démondialisation »

Face à une année 2017 riche en catastrophes naturelles, la caisse centrale de réassurance a su montrer la robustesse de son modèle économique. Bertrand Labilloy dresse le bilan de l’année écoulée et expose les enjeux auxquels est confronté le milieu de la réassurance.

Face à une année 2017 riche en catastrophes naturelles, la caisse centrale de réassurance a su montrer la robustesse de son modèle économique. Bertrand Labilloy dresse le bilan de l’année écoulée et expose les enjeux auxquels est confronté le milieu de la réassurance.

Décideurs. L’année 2017 a été marquée par des événements climatiques de grande importance, à répétition, avec notamment Irma. Quelle en est l’influence sur votre activité ?

Bertrand Labilloy. Ces événements n’ont eu que très peu d’effet sur notre activité concurrentielle. Nous avons un modèle économique très diversifié et une exposition aux risques « cat » très maîtrisée, avec un impact de seulement 6 à 7 millions d’euros, brut de rétrocession, ce qui est très peu par rapport à notre chiffre d’affaires. À l’inverse, nous avons bénéficié du surenchérissement des tarifs, lors des renouvellements du début d’année 2018. Bien sûr, le tableau est différent pour notre activité principale qu’est l’assurance publique opérée par la CCR, puisque nous avons été en première ligne pour couvrir et gérer les sinistres liés à l’ouragan Irma. Dès les premiers jours suivants le passage du cyclone, nos experts en modélisation des risques ont été à pied d’œuvre pour fournir une première estimation du total des sinistres, ce qui est essentiel pour fixer l’ampleur des dégâts et mobiliser l’ensemble des partenaires publics sur les enjeux liés à la réparation et à la reconstruction des îles de Saint-Barthélemy et Saint-Martin. Nous avons également été en support des assureurs pour les aider à expertiser et indemniser les sinistres. En tant que réassureur, la CCR prendra en charge une part essentielle des 2 milliards d’euros que coûtera le cyclone Irma, à hauteur de 80 %, soit 1,6 milliard d’euros. La CCR reste cependant très solide financièrement. Nous sommes aujourd’hui en mesure de faire face à une catastrophe naturelle d’un montant de 4,5 milliards d’euros pour le marché, sans faire appel à la garantie de l’État, soit un événement dont la probabilité d’occurrence est d’une fois tous les quarante ans. Au regard de notre gestion des sinistres liés au cyclone Irma, nous avons montré notre savoir-faire et l’intérêt du dispositif « cat nat » centré autour d’un réassureur public.

« Nous sommes en mesure de faire à une catastrophe naturelle d’un montant de 4,5 milliards d’euros »

Une réforme du régime « cat nat » revient régulièrement dans les discussions. Qu’en pensez-vous ?

Le Premier ministre a annoncé son intention de moderniser le dispositif en place. CCR rapporte au gouvernement des éclairages pour le faire évoluer dans la meilleure direction possible. Le 5 juin dernier, lors de notre journée « Cat », nous avons accueilli le sous-directeur des assurances au Trésor. Il a tout d’abord rappelé que le dispositif actuel, dont la CCR est l’opérateur central, donne satisfaction puisqu’il permet à tous les assurés français d’avoir accès à une protection contre les catastrophes naturelles à des prix abordables, quel que soit leur degré d’exposition aux risques, et d’être indemnisés dans des délais relativement courts, peu importe l’ampleur du sinistre.

Après plus de trente-cinq ans d’existence, le mécanisme a montré la preuve de son efficacité. Il n’y a donc pas de volonté de révolutionner le système. En revanche, il existe un intérêt partagé par la profession et le gouvernement de faire évoluer le dispositif afin qu’il reste le plus pertinent possible. Différents axes ont ainsi été annoncés par le sous-directeur des assurances : une meilleure prise en charge des sinistrés en cas de catastrophe naturelle, une responsabilisation de tous les acteurs, ainsi qu’une amélioration au niveau de la prévention des risques.

La CCR a investi 15 millions d’euros dans un fonds généré par Truffle Capital. Pouvez-vous nous en dire plus ? Qu’est-ce qui vous a convaincus de vous lancer dans le secteur des fintechs ?

Les nouvelles technologies figurent parmi les grands défis auxquels est confronté le milieu de la réassurance et nous suivons de près les impacts qu’elles peuvent avoir sur le modèle économique du métier d’assureur et de réassureur. Je pense qu’elles transformeront en profondeur la façon dont nous gérons notre activité dans nos relations avec les clients et les courtiers, dans la façon dont nous traitons l’information en interne, dans toutes les activités de risk management ainsi que dans la modélisation des risques. La technologie évolue très vite et il est important pour nous de suivre avec attention ces progrès.

Notre métier n’est pas d’investir dans des start-up et celui de Truffle Capital n’est pas d’identifier les technologies intéressantes et pertinentes pour l’activité de réassurance ou pour le risk management. Ce partenariat nous permet d’unir nos compétences respectives pour mieux suivre et investir dans les évolutions technologiques pertinentes pour le secteur.

« Le défi majeur est de combler le « gap de couverture » qui renvoie à la raison d’être du métier de réassurance »

Vous avez lancé en 2017 CCR Re, une société dédiée aux activités de réassurance de marché en vie et non-vie. Quel bilan tirez-vous de ses dix-huit premiers mois d’existence ?

CCR Re termine sa première année d’exercice avec une avance de plus d’un an sur ses objectifs d’activité, de rentabilité technique, avec un chiffre d’affaires de 396 millions d’euros, et un ratio de solvabilité de 190 %. Ces résultats positifs sont notamment dus au très bon accueil de la filialisation, ce qui montre l’attachement qu’ont les clients à disposer d’une offre de réassurance alternative et la confiance qu’ils ont envers CCR Re. Nous avons également bénéficié du changement d’environnement avec la stabilisation des conditions tarifaires. Nous avons été capables de souscrire un grand nombre d’affaires nouvelles et nous devrions avoir un chiffre d’affaires pour l’année 2018 en augmentation de 10 % à 15 %.

Quels sont les enjeux actuels de la réassurance en France, en Europe et plus largement dans le monde ?

Le défi majeur est de combler le « gap de couverture » qui renvoie à la raison d’être du métier de réassurance. Les assurés exposés à certains risques extrêmes tels que les aléas naturels doivent pouvoir s’assurer contre ces risques à un tarif raisonnable. Ce n’est pas le cas partout : 30 % seulement des Allemands sont assurés et 5 % des particuliers italiens sont couverts par une assurance cat nat, alors que ces deux pays sont respectivement régulièrement confrontés à des inondations et des tremblements de terre. En revanche, en France métropolitaine, plus de 98 % des personnes sont couvertes (environ 50 % en outre-mer) grâce au partenariat public-privé mis en place depuis 1982.

Le deuxième enjeu est d’ordre économique : les taux d’intérêt sont très bas et nous disposons de moins de produits financiers qu’à l’habitude, ce qui pose un problème d’équilibre économique de nos activités de long terme. Nous constatons également une sous-évaluation du coût du risque sur les marchés financiers ainsi que de l’assurance et de la réassurance.

Les nouvelles technologies transforment également le métier de l’assurance en profondeur, avec le développement de nouveaux types de couvertures et d’outils conduisant à une meilleure connaissance des risques. Nous devons être capables de suivre les évolutions technologiques, telles que la blockchain et l’intelligence artificielle, et d’en tirer le meilleur profit pour accroître significativement notre productivité et notre efficacité opérationnelle.

Enfin, nous devons relever le défi de la démondialisation. La réassurance est une activité internationale, dont la diversification géographique des risques est la base. Ces dernières années, nous avons observé la montée des barrières réglementaires qui fragmentent le marché mondial de la réassurance avec l’obligation de créer un établissement local pour souscrire dans un pays. Les coûts des opérations de réassurance augmentent donc significativement.

« Poursuivre la transformation du groupe CCR pour un meilleur service à la collectivité »

Quels sont vos projets stratégiques pour les mois à venir ?

Notre projet stratégique est simple : poursuivre la transformation du groupe CCR pour un meilleur service à la collectivité dans le domaine de la réassurance publique, de la gestion des risques et de la prévention. Nous allons accompagner la réforme du régime des catastrophes naturelles par un enrichissement du service apporté à la collectivité en matière de modélisation, de partage des connaissances ainsi que d’aide à la prévention des risques naturels. Nous comptons également poursuivre le développement de CCR Re sur ses marchés cibles afin d’accroître la rentabilité de la structure, ses synergies de coûts et d’expertise avec les réassurances publiques, ainsi que consolider et enrichir les relations de long terme avec nos clients partenaires.

Propos recueillis par Margaux Abello et Margaux Savarit-Cornali

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