Bernard Ramanantsoa (HEC Paris) : « Le leadership, c’est la capacité à transformer une organisation en "institution" »

 

 

Décideurs. Qu’est-ce que le leadership ? Quelle en est l’essence ?

Bernard Ramanantsoa. Pour donner une définition académique, je dirais que le leadership caractérise la capacité à transformer une organisation en une institution. En d’autres termes, beaucoup d’entreprises se contentent d’être des organisations sans âme et beaucoup de dirigeants se satisfont de cette situation. On peut parler de leadership lorsqu’un chef d’entreprise ou un homme politique donne à l’organisation dont il a la responsabilité une identité, lorsqu’il parvient à bâtir un système de valeurs partagées par les collaborateurs ; si on est très ambitieux, on peut même dire qu’un leader se reconnaît à sa capacité à donner du sens à l’activité de ses collaborateurs, au-delà bien sûr des poncifs tels que « maximisation du profit », efficacité à court terme. Une organisation, c’est une structure froide ; une institution a une âme, une épaisseur humaine, un projet qui s’inscrit dans la durée.

 

Décideurs. Quelle différence faites-vous entre un leader et un manager ?

B. R. Ces deux concepts n’ont rien à voir même s’ils sont souvent, par commodité, pris l’un pour l’autre. Un jour, j’ai lu dans la revue Harvard Business Review un excellent article d’Abraham Zaleznik dans lequel il définissait le leader comme la personne qui arrive à prendre en compte la dimension humaine de chacun de ses collaborateurs dans ce qu’elle a de plus complexe et de plus profond. Un leader sait que ses collaborateurs ne sont pas des machines, des outils, des relais. Il sait au contraire l’importance de leurs contradictions, voire dans certains cas, le rôle majeur de leurs désirs et de leurs souffrances. Abraham Zaleznik a cette phrase très drôle : « Les managers n’ont pas de libido. » Je nuancerais en disant que les managers occultent leur libido et surtout celle de leurs collaborateurs.

 

Décideurs. Quel est l’usage de l’autorité et du pouvoir pour un leader ?

B. R. Dans chaque organisation, il y a beaucoup de personnes qui « exercent une autorité ». Elles sont chargées de coordonner les activités, les pôles, les personnes, etc. Et il ne faut pas confondre cela avec le pouvoir : le pouvoir est ce qui caractérise le leader tel que nous l’avons brièvement défini plus haut, et on comprend alors ce qui caractérise le pouvoir si on ne veut pas galvauder ce terme. Le pouvoir s’intéresse à la profondeur des êtres. Il a donc obligatoirement une part de secret et, bien sûr, peut être dangereux dans ses détournements.

 

Décideurs. Être un leader et être un homme de pouvoir, est-ce distinct ?

B. R. Le pouvoir, parce qu’il est secret et dangereux, a toujours été et restera une notion taboue. C’est un mot dangereux qu’on ne doit manier qu’avec prudence. Si vous dîtes de quelqu’un qu’il est un homme de pouvoir, c’est négatif. Pour le discours commun, le pouvoir est suspect, dangereux, souvent « sale », alors que le leadership est « bon et grand ». Mais nous sommes dans la sémantique et la connotation !

 

Décideurs. Quels sont les trois leaders qui vous inspirent ? Pourquoi ?

B. R. En premier lieu, je citerais le Général de Gaulle qui a justement réussi à transformer la France « en institution ». Dans un autre domaine, je dirais Carlos Ghosn, pour l’art et la manière avec lesquels il a transformé Nissan. Cette entreprise était au bord de la faillite. Il en a fait une success story et recréé un sentiment d’appartenance parmi les ingénieurs et les employés. Il en a fait, pour beaucoup, un objet de fierté. Enfin, pour m’éloigner un peu du monde politique et économique, je nommerais Jean XXIII.  On le prédisait « pape de transition », il a en fait révolutionné profondément et radicalement l’Église. Derrière ces figures emblématiques, il ne faut pas oublier qu’il y a aussi, dans des toutes petites structures, des « leaders » peu médiatisés mais clairement reconnus comme acteurs de transformation sachant s’intéresser à ce qui fait de toute façon la richesse ultime de toute organisation : « la pâte humaine ».

 

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