L'arrestation d’une dirigeante de Huawei relance la guerre de la 5G

L’arrestation par le Canada de Meng Wenzhou, une des principales dirigeantes du groupe chinois des télécoms Huawei, est un épisode de plus dans la bataille à laquelle se livrent les États-Unis et la Chine pour la mise en place de la 5G, la nouvelle génération de communications mobiles. Une arrestation très politique qui risque d’avoir des conséquences diplomatiques comme économiques.

L’arrestation par le Canada de Meng Wenzhou, une des principales dirigeantes du groupe chinois des télécoms Huawei, est un épisode de plus dans la bataille à laquelle se livrent les États-Unis et la Chine pour la mise en place de la 5G, la nouvelle génération de communications mobiles. Une arrestation très politique qui risque d’avoir des conséquences diplomatiques comme économiques.

Mercredi 5 décembre, le Canada annonçait avoir arrêté, à la demande des États-Unis, Meng Wenzhou, la directrice financière du groupe chinois d’équipements télécoms Huawei. Mme Meng est accusée, pour le moment sans véritables précisions supplémentaires, d’avoir cherché à contourner l’embargo américain contre l’Iran, et Washington a demandé son extradition vers les États-Unis.

Cette arrestation a été commentée avec une certaine prudence par Huawei mais avec une tension notable par l’ambassade de Chine au Canada, qui a demandé la libération ainsi que le blocage de l’extradition de celle qui est aussi la fille du fondateur de Huawei : « La partie chinoise s’oppose fermement et proteste vigoureusement contre de telles actions qui portent une grave atteinte aux droits humains de la victime ».

L’arrestation de Meng Wenzhou est l’un des nombreux rebondissements dans la lutte qui oppose Washington à Pékin, sur fond d’arrivée de la 5G – la nouvelle génération de réseau sans fil – dont les enjeux économiques sont d’une telle ampleur qu’ils débordent sur les champs diplomatiques et géopolitiques.

La 5G, qui devrait être déployée dès 2019 dans certains pays, se promet non seulement d’améliorer le débit et la qualité des connexions sans fil, mais aussi d’intégrer de nouveaux usages, tels que les objets connectés, les voitures autonomes ou encore les applications reposant sur l’intelligence artificielle ou la réalité virtuelle et augmentée dans nos appareils mobiles, tablettes ou smartphones. La 5G devrait en outre permettre une couverture mondiale améliorée des connexions à Internet. Les enjeux sont à la hauteur des investissements nécessaires pour mettre en place ce nouveau réseau : estimées à près de 34 milliards de dollars d’ici à 2026, les dépenses dans les infrastructures 5G aiguisent les appétits des entreprises et les tensions internationales.

La Chine, première sur la 5G

La bataille pour la 5G est donc lancée. Si les opérateurs télécoms aiguisent les armes pour être les premiers à proposer à leurs clients ce nouveau réseau, une bataille plus discrète mais peut-être encore plus sanglante fait rage entre constructeurs de puces et routeurs compatibles avec la 5G. Et dans cette compétition, les constructeurs chinois ont pris une longueur d’avance sur leurs concurrents japonais, coréens ou américains – les européens sont, pour l’instant, relativement hors-jeu.

Lors du Mobile World Congress, qui s’est tenu à Barcelone en mars 2018, le constructeur chinois Huawei, prenant de court ses principaux concurrents, l’américain Qualcomm ou le finlandais Nokia, dévoilait sa Balong 5G01, la première puce 5G commerciale, ainsi qu’un modem-routeur lui aussi compatible avec la nouvelle génération de réseau sans fil.

Cette longueur d’avance technologique a logiquement attiré l’attention de tous les constructeurs de smartphones et opérateurs télécoms de la planète. En France, Bouygues Télécom et SFR se fournissent depuis une quinzaine d’années auprès du chinois, même s’il a été écarté du « cœur du réseau », à savoir les infrastructures les plus sensibles. Alors que l’Hexagone pourrait proposer la 5G à partir de 2020, le recours à Huawei semblait presque une évidence pour les opérateurs.

Les ambitions du géant des télécoms chinois ne se sont pas cantonnées à la France ; en Europe, opérateurs allemands, britanniques ou espagnols ont aussi eu recours à ses produits. À l’heure du passage prochain à la 5G, le chinois avait, jusqu’à récemment, toutes les cartes en main pour devenir le partenaire privilégié de nombreux opérateurs à travers la planète.

Mais cet élan vers la 5G made in China s’est heurté de plein fouet à une riposte organisée par les États-Unis. En février dernier, les directeurs de la NSA, du FBI et la CIA, interrogés par le Comité sénatorial du renseignement, mettaient en garde contre la possibilité d’espionnage via les smartphones Huawei.

Ils insistaient en outre sur le risque pesant des réseaux télécoms. « Nous sommes très préoccupés par les risques encourus si l'on permet à une entreprise ou à une entité proche de gouvernements étrangers qui ne partagent pas nos valeurs d'avoir tant d'influence dans nos réseaux de télécommunications », déclarait Chris Wray, le patron du FBI.

L’ombre du soupçon pèse sur Huawei

Il est vrai que le fondateur de Huawei, Ren Zhengfei, est un ancien ingénieur de l’armée chinoise. Il est aussi vrai que Pékin a une conception toute particulière de la protection des données personnelles et que, depuis 2017, les entreprises chinoises ont l’obligation de participer à l’effort de « renseignement » national. La Chine a été régulièrement accusée d’utiliser son matériel informatique – qui a conquis le monde – pour espionner puissances et entreprises étrangères. Et les avantages stratégiques de la croissance fulgurante de Huawei pouvaient difficilement lui échapper.

Or la 5G est un réseau particulièrement sensible, économiquement comme nous l’avons vu, mais aussi technologiquement. Tout d’abord parce qu’elle connecterait beaucoup plus d’appareils, ce qui multiplie de facto les cyber-risques. Ensuite, à cause de l’architecture même de cette nouvelle génération par rapport aux précédentes. Dans les infrastructures 4G, les antennes-relais cellulaires, qui permettent de relayer les signaux sont relativement isolées du cœur du réseau mobile, qui recueillent les données les plus sensibles des utilisateurs. Mais dans une infrastructure 5G, la sécurité du réseau est encore plus fragile avec des données sensibles et des communications plus faciles à intercepter. Dans un rapport publié en mars 2018, l’agence européenne pour la cybersécurité (ENISA) mettait les opérateurs en garde contre la multiplication des risques d’intrusion, d’espionnage et de cyber-attaques qu’induit la 5G.

Des enjeux stratégiques aussi bien qu’économiques

L’importance de la riposte américaine a donc certes des racines stratégiques mais elle doit beaucoup aux enjeux économiques. En un peu plus de trois ans, Huawei, qui se cantonnait à l’origine aux équipements télécoms, a réussi son pari : celui de s’imposer sur le marché mondial des smartphones. Le constructeur chinois s’est récemment emparé de la seconde place sur le podium, devant le constructeur américain, Apple.

Même constat sur le marché des microprocesseurs. Huawei fait de l’ombre à des entreprises américaines comme le géant Qualcomm mais aussi des entreprises européennes comme Nokia ou Ericsson, avec lesquelles les opérateurs américains ont noué des liens historiques.

Les attaques répétées des autorités américaines contre les produits Huawei – puces comme terminaux – ont même fini par décourager le chinois. Après plusieurs tentatives avortées pour prendre pied aux États-Unis, en particulier via un partenariat avec l’opérateur AT&T, la direction de Huawei annonçait, en janvier 2018, jeter le gant, et renoncer à ses ambitions.

Les États-Unis à la manœuvre

Les États-Unis ont usé de toute leur influence pour écarter les produits Huawei non seulement de leur territoire mais aussi de celui de leurs principaux alliés diplomatiques. En août dernier, l’Australie annonçait exclure les équipements du chinois de son infrastructure 5G. La Nouvelle-Zélande a pris une décision similaire fin novembre, officiellement pour des raisons technologiques.

Ces derniers mois, Washington a accentué la pression sur ses deux autres traditionnels partenaires en matière de renseignement : le Canada et le Royaume-Uni. En juillet, un rapport britannique soulignait que l’entreprise chinoise ne présentait que des « garanties limitées » sur la sécurité de ses installations. Et fin novembre, l’opérateur historique BT annonçait exclure le groupe de Shenzhen de ses équipements 5G.

En Italie, en France et en Allemagne, les autorités ont, elles aussi, et plus ou moins ouvertement, avoué réfléchir à prendre des mesures contre Huawei ainsi que contre d’autres équipementiers chinois. Et le Japon, autre allié des États-Unis, réfléchirait à faire de même.

Cascade de conséquences

L’arrestation de Meng Wenzhou a provoqué un regain immédiat de tensions entre la Chine et les États-Unis, englués dans une guerre commerciale sans fin. Pékin ne cesse d’accuser Washington de prendre les arguments sécuritaires comme prétexte pour favoriser des entreprises américaines ou alliées. Ce nouveau rebondissement dans le dossier Huawei risque en outre de fragiliser les engagements pris, fin novembre, par les deux pays pour normaliser leurs relations commerciales.

D’un point de vue économique, la campagne menée par les États-Unis contre Huawei a toutes les chances de favoriser les concurrents occidentaux du géant chinois, d’Ericsson à Nokia en passant par Qualcomm. Mais ce barrage dressé contre lui risque aussi de ralentir le passage à la 5G, aussi bien en Europe qu’aux États-Unis. Or celle-ci est attendue comme le messie par les opérateurs aussi bien que par les gouvernements qui en espèrent relance de la croissance et création d’emplois. Comme le rappelait Marcelo Claure, le PDG de l’opérateur américain Sprint, lors du Mobile World Congress de Barcelone, la 5G devrait créer 3 millions d’emplois aux États-Unis et générer 500 milliards de dollars de PIB.

Cécile Chevré

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