Antoine Frérot (Veolia) : « Je préconise le principe du pollueur-payeur »

Tant que le coût de la pollution sera inférieur au coût de la dépollution, les émissions ne diminueront pas : le P-DG de Veolia veut changer la donne.

Tant que le coût de la pollution sera inférieur au coût de la dépollution, les émissions ne diminueront pas : le P-DG de Veolia veut changer la donne.

Décideurs. Vous êtes favorable à un prix du carbone. Pour quelles raisons ?
Antoine Frérot.
C’est une vraie nécessité : aujourd’hui, émettre des émissions ne coûte rien, alors que dépolluer représente un coût puisqu’il faut mettre en place des installations et des services permettant d’éviter ces émissions. Tant que le coût de la pollution sera inférieur à celui de la dépollution, il y a fort à parier que les émissions ne diminueront pas. Il faut donc inverser le balancier. Pour cela, je préconise le principe du pollueur-payeur, dont les flux financiers ne serviraient qu’à subventionner des installations de dépollution. C’est un principe qui a été utilisé il y a une cinquantaine d’années pour la dépollution de l’eau, avec succès. En vingt ans, le problème a été réglé là où le principe a été appliqué.

Décideurs. Vous préférez parler de redevance plutôt que de taxe. Pourquoi ?
A. F.
Il ne s’agit pas d’une taxe car son utilisation est dès le début destinée uniquement à aider la dépollution. C’est une redevance pour service rendu à l’environnement, légitime par son seul objectif : la dépollution. Il s’agirait en quelque sorte de mettre en place une grande mutuelle financière entre les pollueurs et les dépollueurs. Si elle atteignait complètement son but, c’est-à-dire la suppression de toute pollution, la redevance s’éteindrait d’elle-même. C’est alors un mécanisme vertueux.

Décideurs. Lors du sommet sur les entreprises et le climat, un prix « robuste » du carbone a été réclamé. Que recouvre ce terme ?
A. F.
Je pense qu’avec un montant compris entre trente et quarante euros la tonne de carbone, les coûts d’une grande partie de la dépollution seraient moins élevés que ceux de la pollution, ce qui permettrait déjà de traiter un important volume d’émissions de gaz à effet de serre, y compris de CO2.

Décideurs. L’économie à bas carbone sera, selon vous, « une économie de l’innovation ». Sur quels nouveaux moyens de production travaille Veolia ?
A. F.
Une économie bas carbone sera effectivement une économie de l’innovation ou ne sera pas. Il s’agit bien sûr d’innovations technologiques, mais pas seulement. Elles peuvent également être de nature politique ou économique, comme l’idée d’une redevance ou d’un mécanisme instituant un coût de la pollution. Elles peuvent aussi être sociétales en supposant une contribution des producteurs de déchets, qu’il s’agisse d’entreprises ou de particuliers. Le cadre de la Cop21 sera le bon endroit pour échanger sur toutes ces innovations. En matière d’innovations techniques, l’automatisation des usines de tri, pour en diminuer le coût unitaire, est une nécessité. De même que les technologies permettant aux déchets triés d’être reconditionnés sous la même forme que des matières vierges classiques. Enfin, les technologies de capture des énergies fatales doivent être optimisées. Sur tous ces sujets, Veolia travaille activement.

Décideurs. Vous prônez le modèle de l’économie circulaire. Comment l’appliquez-vous au sein de Veolia ?
A. F.
 L’économie circulaire est une solution à la rareté croissante des ressources et contribue à la lutte contre le dérèglement climatique en faisant des déchets des uns les ressources des autres. En recyclant des matières premières ou des ressources naturelles, on limite la consommation d’énergie et les émissions de CO2. Veolia s’est fixé pour mission de ressourcer le monde. Dans son histoire, notre groupe a commencé par développer l’accès aux ressources en eau et aux ressources énergétiques. Veolia a ensuite protégé les ressources en traitant la pollution et, désormais, travaille à renouveler ces ressources, en trouvant des solutions alternatives. C’est ce que nous faisons à travers l’économie circulaire, en proposant à tous nos clients, et notamment nos clients industriels, de valoriser leurs déchets en les traitant de deux façons. Soit nous réutilisons ces déchets pour eux, en les transformant en énergie afin de rendre autonomes leurs installations industrielles ou pour couvrir les besoins énergétiques de leur plate-forme industrielle. Soit nous les transformons en de nouvelles ressources pour d’autres utilisateurs. C’est le cas notamment à Arras où nous produisons des engrais pour des usages agricoles.

Décideurs. Qu’en est-il de l’eau ?
A. F.
La réutilisation des eaux usées constitue, selon moi, la meilleure solution pour régler le problème de la rareté de l’eau. Veolia a construit plus de 20 % des installations de recyclage des eaux usées dans le monde. À Singapour, les installations construites par Veolia alimentent en eau ultrapure les usines de production de puces électroniques. C’est aussi grâce à des usines et des services de Veolia que la capitale de la Namibie est aujourd’hui alimentée en eau potable recyclée. Ce service est particulièrement utile aux entreprises industrielles qui consomment de grandes quantités d’eau, d’autant plus si elles sont situées dans des zones à stress hydrique. Je pense par exemple à l’industrie pétrolière et gazière qui, pour l’extraction des hydrocarbures alternatifs, comme le gaz de schiste ou le pétrole de sable bitumeux, utilise vingt fois plus d’eau que dans le cas d’extraction classique.

Décideurs. Avez-vous pu quantifier la réduction des émissions de gaz à effet de serre permise par l’économie circulaire ?
A. F.
Prenons l’exemple d’une bouteille d’eau en plastique. Lorsqu’elle est fabriquée à partir d’une bouteille en plastique recyclé issu d’anciennes bouteilles, elle émet 70 % de CO2 de moins qu’une fabrication à partir de matières vierges issues des produits pétroliers. Cette proportion est supérieure pour les métaux. Sur les propres installations de Veolia, entre 2015 et 2020, nous nous engageons à économiser cent millions de tonnes d’émissions de CO2 cumulés et, chez nos clients, de les conduire à en économiser cinquante millions.

Décideurs. Vous évoquez souvent la question du méthane, peu soulevée dans les débats…
A. F.
Effectivement, il n’y a pas que le CO2 dans les gaz à effet de serre (GES), mais aussi des gaz à durée de vie plus courte, comme le méthane issu de la dégradation de matières organiques. Sur les vingt dernières années, 40 % des émissions de GES proviennent de ce gaz, soit quasiment autant que le CO2. En revanche, la capture et la valorisation du méthane sont plus faciles et moins coûteuses que le CO2. Pourquoi ne pas commencer massivement par-là ? Cela ne demande pas de mécanisme de compensation car la valorisation du gaz permet de couvrir les coûts de la dépollution. Dans nos installations, notamment les décharges, nous mettons systématiquement en place des systèmes de récupération et de valorisation du méthane.

Propos recueillis par Sophie Da Costa

Crédit photo : Christophe Majani, photothèque Veolia.

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