Annick Girardin, une ministre face à la mer

Hissez haut. Le retour d’un ministère de la Mer préfigure un aggiornamento stratégique pour une France ayant trop longtemps oublié qu’elle fut et peut à nouveau être une puissance maritime de tout premier plan. Si Annick Girardin semble la personne idoine pour mener ce chantier d’avenir, elle devra veiller scrupuleusement aux attributions qui seront les siennes sous peine de vider de sa substance un ministère dont l’existence fait l’unanimité.
Annick Girardin, alors ministre de l'Outre-mer face à Emmanuel Macron (Flickr / François Lafite)

Hissez haut. Le retour d’un ministère de la Mer préfigure un aggiornamento stratégique pour une France ayant trop longtemps oublié qu’elle fut et peut à nouveau être une puissance maritime de tout premier plan. Si Annick Girardin semble la personne idoine pour mener ce chantier d’avenir, elle devra veiller scrupuleusement aux attributions qui seront les siennes sous peine de vider de sa substance un ministère dont l’existence fait l’unanimité.

Ce rêve bleu fut longtemps un cauchemar français "Les larmes de nos souverains ont le goût salé de la mer qu'ils ont ignorée" écrivait le cardinal de Richelieu, historiquement l’un des premiers dirigeants à avoir pris la mesure des avantages que recouvraient une puissance maritime. Militairement, économiquement, diplomatiquement, la France a trop longtemps et trop souvent tourné le dos à ses côtes, à ses mers et conséquemment oubliée la richesse inexploitée qu’elle pouvait en retirer.

30 ans, il aura fallu attendre 30 ans pour que la France dispose à nouveau d’un ministère de la Mer, et que, dans une unanimité que la France peine si souvent à retrouver, acteurs maritimes et la classe politique saluent ce retour au premier plan. Il fallait s’y attendre. Que ce soit lors de sa dernière allocution aux Français, où il préconisait "une accélération de notre stratégie maritime" au moment où les plumitifs s’interrogeaient afin de savoir si le futur gouvernement passait de bâbord à tribord ou durant le discours inaugural des "Assises de la mer" en décembre dernier, Emmanuel Macron semblait avoir pris la mesure de l’importance capitale du sujet : "le XXIème siècle sera maritime" car "c'est là que se joue la puissance, la géopolitique de demain, celle du commerce comme des connexionsC'est sur cet espace que la France aura à se penser, à vivre avec ses alliés, ses voisins, peut-être ses ennemis. C'est par la mer que nous aurons à repenser notre présence, notre alimentation, nos recherches mais aussi les équilibres de notre planète et nos océans. Le XXIème siècle sera maritime, j'en suis profondément convaincu. »

Attention au ministère de la parole

Convaincu, Louis Le Pensec, qui était ministre de la mer en 1981, ne demande qu’à l’être mais il avertit dans Le Télégramme  : "Un ministère de la Mer c’est formidable, mais encore faut-il qu’il ne soit pas une coquille vide". En vieux loup de mer du marigot politique, l’ancien ministre socialiste parle d’expérience : l’immense champ d’action recouvert par la mer déborde sur les territoires jalousement surveillés par nombre ministères : Bercy, Transports, Transition écologique, Agriculture et Alimentation, Défense…Résultat : une captation des champs d’attribution et une unique compétence pour le ministre en titre : le ministère de la parole.

Pour éviter cet écueil, la nouvelle ministre de la Mer, Annick Girardin veut des garanties qu’elle a énumérée auprès du site Le Marin : "Pour réussir, nous devons bien entendu disposer d’un budget qui nous permette de devenir un véritable ministère de combat. La constitution de ce budget est encore à l’étude mais c’est ma priorité pour donner de la visibilité et du poids à notre action. Notre succès nécessite aussi de s’appuyer sur des services et des agents publics".

Une ambition : garder la pêche

Elle n’est pas seule pour aborder ce combat. 40 députés (de tous bords) associés aux acteurs les plus influents du monde maritime français ont signé la lettre ouverte de la députée LREM, Sophie Panonacle, également présidente de la Team Maritime, et ont participé au rapport "happy blue days : pour une économie maritime compétitive et décarbonée", remis récemment au président de la République. Ce plan de relance de 150 mesures "compose le nouveau carnet de bord de la communauté maritime" et ses signataires seront particulièrement vigilants quant aux attributions futures de la ministre, lesquelles devraient être énoncées par décret dans le courant de la semaine. Pour eux, comme le rappelle Le Télégramme : "Il n’y a d’autre choix que de réunir au sein du ministère de la Mer la pêche et l’aquaculture, les ports et le transport maritime, les énergies marines, la formation maritime, la recherche, la construction navale, le nautisme et le littoral".

La pêche, demeure, on s’en doute, l’un des nerfs de la guerre entre le ministère de l’Agriculture et celui de la Mer. Brexit oblige, les zones de pêche font l’objet d’une future bataille homérique avec un Royaume-Uni prêt à brandir comme un symbole sa souveraineté halieutique retrouvée. S’il semble que le ministère de l’Agriculture ne soit pas fermé à l’idée de voir la direction de la pêche (DPMA) transférée au ministère de la Mer, il souhaite conserver les relations avec l’Union européenne concernant les quotas et les zones de prises. Matignon tranchera-t-il avec la mise en place de doubles tutelles ?

Annick Girardin, une femme de défis

Si l’attribution future de ce secteur aura figure de symbole, Annick Girardin continue de tracer sa feuille de route en énonçant les trois priorités qui guideront son action : le défi environnemental, les enjeux économiques et sociaux, le rayonnement de la France, des objectifs qu’elle a d’ailleurs résumé dès le premier tweet suivant l’annonce de sa nomination : "Avec fierté, j'ai accepté la mission du président de la République et du Premier ministre d'être ministre de la mer. Avec + de 11 millions de km² de domaine maritime en France, + de 391 000 emplois, 10% de la biodiversité mondiale, les défis à relever sont immenses".

C’est que la ministre n’est pas femme à en avoir peur, des défis. Fille de la mer et de marin-pêcheur, née à Saint-Malo, elle a passé une grande partie de sa vie à Saint-Pierre-et-Miquelon, ce confetti de l’Atlantique (6 000 habitants) si stratégique et dont elle fut longtemps la députée. Seule ministre de François Hollande (avec Jean-Yves le Drian) à être demeurée au gouvernement nommé par Emmanuel Macron, cette élue PRG qui a rejoint LREM en 2017 a confié lors de la passation de pouvoir avec Sébastien Lecornu qui lui succède au ministère de l’Outre-Mer préférer le "terrain" aux discours, "s’y sentant plus à l’aise". Elle l’a démontré, après Irma et Maria, les terribles ouragans ayant dévasté les Antilles, durant la crise sociale à Mayotte, le mouvement des gilets jaunes massif et virulent à la Réunion et jusqu’à la crise sanitaire en Guyane et à Mayotte, encore.

Elle aurait aimé adjoindre ce ministère qu’elle aimait tant aux nouvelles fonctions qui sont les siennes, cela n’a pas été accepté. Mais loin de jouer les filles de l’air, Annick Girardin choisit de relever un défi on ne peut plus ambitieux. Face à cette prise de conscience des atouts stratégiques que recèlent la création de ce nouveau ministère, à la façon et à la manière dont l’exécutif compte s’en emparer, on peut s’enorgueillir de constater pour la première fois depuis trente ans que "c’ est pas l’homme qui prend la mer" mais une femme, Annick Girardin, qui veut que "la France des trois océans", hisse haut, et porte loin. Face à la mer.

Sébastien Petitot

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