Angela Merkel, la force tranquille

Elle a piloté son pays et l’Europe au travers de la crise financière de 2008, géré la crise de la dette de la zone Euro puis celle des réfugiés. On la disait épuisée, en recherche d’un nouvel avenir
politique à l’orée de son dernier mandat en 2021, en perte de vitesse et en butte aux controverses internes pour trouver un successeur à la tête de la CDU. Pourtant, dès les premiers
jours de la pandémie, Angela Merkel est revenue au centre du débat, confirmant son rôle prépondérant dans les décisions globales d’urgence qui reviennent aux instances européennes.

Elle a piloté son pays et l’Europe au travers de la crise financière de 2008, géré la crise de la dette de la zone Euro puis celle des réfugiés. On la disait épuisée, en recherche d’un nouvel avenir politique à l’orée de son dernier mandat en 2021, en perte de vitesse et en butte aux controverses internes pour trouver un successeur à la tête de la CDU. Pourtant, dès les premiers jours de la pandémie, Angela Merkel est revenue au centre du débat, confirmant son rôle prépondérant dans les décisions globales d’urgence qui reviennent aux instances européennes.

Le 17 janvier, l’Allemagne annonce le lancement d’un test de détection du Covid-19. Il s’agit du premier test mondial de détection ultrarapide (résultat en 2h30). Dix jours plus tard, le premier cas de Covid-19 est déclaré dans le pays. Le jour même, un dépistage massif est mis en place pour identifier les personnes contaminées et les porteurs asymptomatiques qui sont alors immédiatement pris en charge et une surveillance accrue est activée pour toute personne ayant été en contact direct. À la mi-avril l’Allemagne déclare tester 300 à 500 000 personnes par semaine, un record mondial. Dès les premières semaines de la crise, le réseau de santé public et privé est mobilisé. En février et mars le nombre de cas explose avec une concentration sur les trois Länder de Rhénanie-du-Nord-Westphalie, Bavière et Bade-Wurtemberg, principaux poumons économiques du pays.

Aux manettes…

Mutti, comme on la surnomme affectueusement, est aux manettes. Elle endosse les responsabilités, s’exprime à chaque décision majeure prise. Elle réunit dès le début d’année des comités d’experts, de scientifiques. Elle consulte et écoute. Si Angela Merkel annonce la plupart des grandes mesures, celles-ci sont discutées et validées par les 16 Länder qui sont seuls décisionnaires pour édicter leurs règles, notamment en termes de gestion de crise. Le 22 mars, le confinement est décrété et ses modalités adaptées en fonction des Länder. Seuls les trois plus touchés décident d’un confinement total. Quant à l’autorisation de déplacement, elle est unanimement rejetée. Angela Merkel - née en 1954 en Allemagne de l’Est - prend acte de cette décision à la mi-mars : "Pour quelqu’un comme moi pour qui la liberté de mouvement fut un droit obtenu de haute lutte, déclare-t-elle, de telles restrictions sont uniquement justifiées par leur absolue nécessité." À la mi-avril, un déconfinement partiel et progressif est annoncé pour le 4 mai. Il s’agira du déconfinement le plus rapide mis en œuvre parmi les pays européens les plus touchés par la pandémie.

Gérer l’urgence sanitaire

En parallèle, le système de santé publique allemand est considéré comme l’un des plus performants au monde. Sa capacité à affronter la fulgurance et l’ampleur de la pandémie actuelle le confirme. Pourtant, avant la crise, des voix s’élevaient pour réclamer la réduction des 497 000 lits d’hôpitaux que compte le pays. Angela Merkel ne s’est jamais prononcée pour. Heureusement, puisque ce soi-disant suréquipement hospitalier s’avérera un dispositif de défense vital dans le combat contre le virus. Début février, l’Allemagne comptait 28 000 lits disponibles en soins intensifs (dont 25 000 équipés d’une assistance respiratoire). C’est un des États les mieux équipés au monde (6 lits pour 1 000 habitants). Début avril, la capacité d’accueil en soins intensifs passait à 40 000 lits dont 30 000 équipés de respirateurs dont deux des principaux fabricants mondiaux, Draeger et Löwenstein, sont implantés sur le territoire allemand, ce qui aura permis un approvisionnement immédiat.

Par ailleurs le gouvernement Merkel met en place, début mars, une politique de soutien financier pour les hôpitaux. Chaque opération chirurgicale non urgente repoussée afin de libérer un lit ouvre droit à compensation de 560 euros par jour et, à la mi-mars, le pays commence à accueillir des patients des pays voisins, principalement l’Italie et la France dont les régions les plus touchées subissent une saturation majeure des réseaux hospitaliers.

Durant toute cette période, Angela Merkel est là, prend avis, agit en coulisse tout en favorisant la montée en puissance de plusieurs de ses ministres ou experts scientifiques, comme son jeune et dynamique ministre de la Santé, Jens Spahn. Certaines faiblesses du système hospitalier allemand sont tout de même à considérer. Quelque 17 000 postes d'infirmier restent à pourvoir et plusieurs grands établissements hospitaliers ont dû appeler à l'aide étudiants en médecine ou retraités du secteur. Le début de la crise a vu aussi le départ d’une immense majorité des 200 000 aides-soignantes à domicile polonaises, ukrainiennes ou des Pays baltes intervenant auprès d’une population de plus en plus vieillissante (actuellement population estimée entre 300 000 et 500 000). L’absence de leur remplacement pourrait conduire à un prochain désastre sanitaire.

Maintenir le cap économique

Début avril un plan d’urgence pour toute l’Eurozone d’un montant de 540 milliards d’euros était décidé en Conseil européen. Il s’appuie sur trois institutions, notamment le fonds de Mécanisme européen de stabilité (MES), mis en place en réponse à la crise financière de 2008. Ce plan historique d’urgence répond aux besoins des États, des entreprises et des travailleurs. Bien qu’Angela Merkel ait déclaré à la suite du Conseil du 23 avril que l’Allemagne doit se préparer "à contribuer de manière différente et à des niveaux plus importants de contribution au budget de l’UE", le débat européen continue d’achopper sur la question de la dette contractée par les pays les plus demandeurs face à la crise (l’Italie et la France en tête). L’Europe parle d’un plan de relance comparable au plan Marshall de 1945 et Angela Merkel déclare que ces fonds doivent être répartis selon "un esprit de solidarité et d’une durée limitée". Le débat reste cependant âpre quant à la contribution de chacun des 27 pays à ce plan d’urgence européen. 

En effet, l’Allemagne, tout comme la Hollande ou l’Autriche sont opposés à une mutualisation de la dette et au recours des dénommés "coronabonds". Les failles surgies lors de la crise de l’Eurozone de 2009 – supposant un nord de l’Europe frugal versus un Sud dispendieux - ont resurgi avec l’explosion de la pandémie. Au regard de la crise relative à l’accès au matériel médical d’urgence (masques et combinaisons) pour le pays, le gouvernement appelait fin mars toute entreprise pouvant transformer ses unités de production pour la fabrication de ce type de matériel léger. Il annonçait un programme d’incitation financière pour l’équipement des unités de production avec promesse d’achat de la plupart de leur production.

Angela Merkel, bien que très présente en coulisse des instances européennes, aura une fois encore favorisé la montée en puissance politique de plusieurs de ses lieutenants, parmi lesquels son ministre des finances, Olaf Scholz, faisant émerger des binômes européens qui semblent renforcer les relations bilatérales.

L’atout du modèle allemand

L’Allemagne est un des cinq pays les plus touchés après les USA, l’Italie, l’Espagne et la France mais avec la mortalité la plus basse. Au 23 avril, on recense 148 046 cas déclarés et 5 094 le nombre de décès directement liés au Covid-19. Pour l’heure, le pays connaît depuis la deuxième semaine d’avril un taux de reproduction du Covid-19 de 0,7R ce qui signifie qu’en moyenne, une personne infectée contamine moins d’une personne.

Par ailleurs, le pays n’a jamais atteint la limite de sa capacité d’accueil en soin intensif et s’est aussi mobilisé pour mettre à disposition des lits pour les malades des pays voisins.

Il a été l’un des premiers pays au monde à mettre au point un test de dépistage et va être l’un des premiers à tester un vaccin.

Le bilan reste pour l’heure magistral : le système de santé allemand a su contenir l’explosion de la crise sanitaire. Dans une déclaration de la semaine dernière, Angela Merkel a cependant prudemment salué un "fragile succès intermédiaire", résultat de la distanciation sociale et des différentes mesures sanitaires prises qui auront contribué à "infléchir la courbe".

Le gouvernement d’Angela Merkel a d’emblée adopté une action combinée tant en direction du monde économique qu’au titre de l’urgence sanitaire. La Chancelière a su à la fois garder son rôle de dirigeante nationale et confirmer son influence majeure dans le concert européen. La capacité du pays - sous sa direction - à endiguer jusqu’à ce jour les effets d’une telle crise illustre la propension d’Angela Merkel à incarner ce complexe équilibre.

Un ensemble de mesures mises en place au niveau fédéral et décidées avec les Länder ont permis pour l’heure de limiter le nombre de décès. Le confinement complet n’est intervenu que dans les régions les plus touchées, permettant à d’autres une activité certes minimale mais évitant un arrêt économique brutal du pays. L’Allemagne connaît un excédent budgétaire depuis huit ans consécutifs, cependant le gouvernement vient d’annoncer la possibilité de contracter un emprunt car le pays n’échappe pas aux prévisions de récession mondiale. Selon les experts, une chute de 10 % à 12 % de son PIB est l’une des conséquences envisagées pour 2020. L’équilibre reste fragile car la sortie de crise demeure incertaine. Angela Merkel le répète : il faut raison garder.

Le levier de la recherche

L'Allemagne est l'un des leaders de l'OCDE en matière de dépenses dans le domaine de la recherche avec plus de 90 milliards d'euros par an. Cette politique de soutien sur le long terme, défendue par Angela Merkel durant ses quatre mandats, renforce sa capacité d’innovation médicale. Le pays est le premier au monde à avoir développé un test de dépistage. Il est aussi l’un des quatre premiers à avoir obtenu l’autorisation de tester un vaccin de lutte contre le Covid-19. L’annonce a été faite le 22 avril avec des essais cliniques qui vont débuter fin avril. La position prépondérante qu’occupe le pays en termes d’innovation pharmaceutique et de biotechnologies laissent envisager un effet d’opportunité renouvelé pour l’industrie allemande dans les réponses post-crise.

Le gouvernement a lancé également un plan d’aide budgétaire en direction des PME et des start-up qui participent à la recherche de solutions innovantes et à la transformation des petites unités de production nationales permettant de combattre la pandémie. C’est d’ailleurs en Allemagne début avril qu’un des premiers programmes de traçabilité des données, via smartwatch, permettant de détecter le surgissement de nouveaux foyers Covid-19 a été lancé. Les Allemands sont aussi les inventeurs du Kurzarbeit ou « activité partielle » que la France leur a massivement emprunté et qui permet d’éviter les licenciements massifs et soudains. Néanmoins, les innovations promouvant un recours à la collecte de données privées (l’Allemagne a été un âpre défenseur d’une GDPR tendance dure) restent un objet de méfiance pour les autorités tout comme pour l’opinion publique.

Méthode, rigueur et humilité

Angela Merkel parle simplement et clairement. Elle est peu prolixe de déclarations, n’intervient qu’en cas d’annonce majeure. Lors de ses déclarations, elle distille un discours sans emphase. Le 18 mars, lors de son allocution télévisée à la nation – le premier depuis huit ans - elle est dans l’économie de la formule et la sobriété du constat : "La crise est sérieuse, nous devons le prendre sérieusement » ou encore « nous avons peu de marges de manœuvre", déclare-t-elle.

Résultat, si elle n’enthousiasme pas, elle rassure. D’ailleurs, comme le président allemand, Frank-Walter Seinmeier, elle affirme "Nein, diese Pandemie ist keine Krieg" - "Non cette pandémie n’est pas une guerre". Cette vigueur politique que l’on pensait perdue a boosté sa cote de popularité en Allemagne. Début avril un sondage réalisé par ZDF télévision annonçait que 89 % des Allemands considéraient positive la gestion de crise par le gouvernement. Le même sondage faisait état d’une progression de 7 % du parti de la CDU. "Elle analyse la situation de manière très précise et, contrairement à d’autres, écoute l’avis des experts", déclare Jürgen Hardt, porte-parole de la CDU. Les avis sont unanimes :  "Il n’y a aucun doute, le pays sait qui est aux commandes".

Autre point fort : l’humilité dont la Chancelière fait preuve, que ce soit lorsqu’il s’agit d’évoquer l’impact des décisions prises sur la vie privée de ses concitoyens - elle-même reconnaissant qu’il lui avait été difficile de décider la limitation des déplacements – ou de nommer clairement les défis que soulève cette crise. "Depuis la réunification de l’Allemagne – non depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale –, nous n’avons pas eu à faire face à un tel défi et notre action collective et solidaire est ce qui compte le plus", déclarait-elle récemment. À cela s’ajoute chez Angela Merkel une dimension d’exemplarité : dès les premiers jours de dépistage, elle n’hésite pas à annoncer qu’elle se met en quarantaine pour avoir été en contact avec une personne contaminée. Elle continue cependant d’assurer son rôle de Chancelière et participe par visioconférence à toutes les réunions de gestion de crise. On ne relève chez la Chancelière aucune volte-face ou aucun fait énoncé qui aura été contredit ensuite. La rigueur dans ce qui est déclaré, le rappel constant aux valeurs de consensus dans l’action collective allemande, la ligne rhétorique posée et partagée par tous les membres de son gouvernement ont consolidé la confiance de la nation allemande en sa Chancelière. Elle a su également renforcer les relations bilatérales tout en poussant sur le devant de la scène plusieurs de ses ministres ou experts de référence.

Aversion au risque

L’Allemagne est réputée pour son aversion prononcée au risque. En l’occurrence la crise sanitaire majeure est le risque. Le pays y répond avec méthode et rigueur. Angela Merkel incarne cette rhétorique de la prise de décision nationale. Si risque il y a, il est discuté et décidé en concertation avec les Länder, ardents défenseurs de leurs prérogatives et à l’écoute des comités scientifiques mis en place pour la gestion de la crise. Scientifique de formation, c’est avant tout les faits qu’elle met en avant et c’est sur eux qu’elle appuie son action. Les essais de traitements ne connaissent pas d’engouement politique ou d’embrasement médiatique soudain. Ils sont lancés par plusieurs laboratoires reconnus et selon des protocoles décrits clairement et accessibles dans la presse. Les médias relayent plutôt une approche de vulgarisation scientifique, factuelle. Seuls quelques tabloïds entretiennent un ton polémique. L’aversion au risque s’illustre également par le refus de mutualiser la dette, car elle hypothèque les générations futures et ne procède pas de la rigueur budgétaire européenne soutenue activement par la Chancelière. Néanmoins la structure des systèmes de santé, le consensus dans les décisions politiques, la dynamique économique et la puissance de production de l’Allemagne sont autant de facteurs qui permettent d’endiguer pour l’heure les manifestations les plus aiguës de la crise. Si bien qu’au regard de l’influence politique d’Angela Merkel et de l’importance de l’économie allemande pour le reste de l’Europe, il y a fort à parier que beaucoup suivront les positions de la Chancelière alors que l’Allemagne prendra au 1er juillet la présidence semestrielle du Conseil européen.

Aude Ghespière

 

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