Alerte verte, les trolls "anti-woke" passent à l’offensive

Sur les réseaux sociaux, les comptes anonymes parodiant la pensée woke incarnée principalement par EELV connaissent un franc succès. Pour les personnalités visées, pas de doute, c’est la fachosphère qui est à la manœuvre. Vraiment ?
Fiona Seclit, Coline Aeolia, Sardine Ruisseau, Docteur Pépé font parler d'eux...

Sur les réseaux sociaux, les comptes anonymes parodiant la pensée woke incarnée principalement par EELV connaissent un franc succès. Pour les personnalités visées, pas de doute, c’est la fachosphère qui est à la manœuvre. Vraiment ?

Dans son dernier numéro, Le Point propose à ses lecteurs un jeu amusant. Le concept est simple, l’hebdomadaire reproduit six tweets. Trois proviennent du compte officiel de Sandrine Rousseau, finaliste de la primaire EELV et figure de proue assumée du "wokistan" tricolore. Trois sont issus du compte parodique Sardine Rousseau au succès croissant. Un pastiche fort réussi puisque le lecteur est bien en peine de deviner qui a dit quoi. Il est vrai que la rivale de Yannick Jadot, se vante de "vivre avec un homme déconstruit", assume sa "radicalité", rend hommage à "Jean-Pierre Belmondo", s’affiche avec Taha Bouhafs et Assa Traoré à la fête de l’Huma ou propose d’accueillir des talibans en France pour "mieux les surveiller". De quoi prêter le flanc à la caricature. Notamment sur Twitter où les comptes se moquant d’elle et, plus largement, des lubies de la nouvelle gauche intersectionnelle pullulent et gagnent des milliers d’abonnés chaque jour. Parmi eux, Sardine Rousseau mais aussi Docteur Pépé, Coline Aeolia, Eglantine Gaia, ou encore Fiona Seclit.

Des symboles de la nouvelle fachosphère

Pour Sandrine Rousseau, sa garde rapprochée et de nombreux militants Verts, ces anonymes tapis dans l’ombre font partie d’une campagne de dénigrement et de cyberharcèlement organisés par l’extrême droite. Certains points peuvent légitimement nourrir cette thèse. Ainsi, des symboles prisés par les milieux identitaires reviennent souvent dans les posts. Citons pêle-mêle Pépé la grenouille de la honte (l’une des mascottes de la droite populiste américaine) ou encore la fameuse figure de "Karim" incarnation du grand remplacement et de l’échec de l’intégration à la française. Par ailleurs, la petite phrase récurrente "les heures les plus sombres de notre histoire", prisée des fans de Dieudonné et d'Alain Soral est très présente dans les posts tandis que certaines voix estiment que Damien Rieu, figure de proue de la fachosphère française serait à la manoeuvre...

Plusieurs trolls contactés confirment que quelque uns penchent clairement très très à droite : "J’ai des « collègues » qui trouvent Marine Le Pen trop à gauche et qui assument un éventuel vote Zemmour, mais je ne suis pas en mesure de savoir s’ils travaillent pour lui", explique Docteur Pépé qui se présente comme un cadre du secteur privé de 26 ans qui a arrêté de voter depuis 2017. Si certains comptes semblent associés à cette mouvance, ils incarnent une nouvelle vague bien éloignée de ceux que le pygmalion d’Eglantine Gaia et Coline Eolia définit comme "des patriotes jambon-beurre plus âgés". L’heure est désormais à la recherche de "la viralité de la réaction et du repartage". Terminés les pseudos "traditionnels". Les couleurs nationales et les pseudonymes fleurant bon l’Action française sont remisés au placard. Ainsi, notre administrateur aux deux comptes explique que "Coline ou Eglantine viennent naturellement, on sait que les bobos gauchistes adorent les prénoms qui se terminent par ine".

Jouer la carte de la dérision au lieu de celle de la confrontation permet d'élargir son public et d'être repris dans les grands médias comme Le Point. Procédé habile...

Cadres désabusés

Prudence toutefois, les trolls ne se présentent pas tous comme des soutiens de l’extrême droite. Certes, Docteur Pépé semble flirter avec le complotisme, notamment lorsqu’il explique au détour d'une interview accordée à Décideurs que "les élections ne servent à rien puisque tout se décide dans les Loges maçonniques". En revanche, il l’affirme, la mouvance est diverse et anarchique : "Nous ne nous connaissons pas de visu mais sommes habitués à échanger sur Twitter ou Gab. Le profil sociologique est le suivant : 90% d’hommes, plutôt CSP+, pour certains pas politisés et cyniques." Un diagnostic partagé par Coline-Eglantine, qui se définit comme un cadre de 35 ans père de deux enfants : "On est majoritairement des trentenaires désabusés, on en a marre de la politique, on ne croit plus dans ces charlatans."

Zemmouriens, cyniques, nihilistes, identitaires... Les trolls sont l'incarnation de la diversité !

Selon lui, la tribu se divise en deux catégories : les militants et les autres qui ne se privent pas de se moquer des "patriobeaufs". Les trolls interrogés le confirment, ils ne forment pas un clan uni, échangent entre eux et ne se coordonnent pas même si, à la longue, ils adoptent des références communes.

"On veut faire monter notre Queen Sandrine"

Cela dit, un projet semble faire l’unanimité : "On veut faire monter notre Queen Sandrine Rousseau au sommet. Si aujourd’hui elle est deuxième à la primaire d’EELV, c’est parce que l’on a œuvré en ce sens", expose le serial twittos qui soutient que les comptes parodiques auraient contribué à inviter de faux électeurs à la primaire EELV pour faire gagner leur "idole" qualifiée au second tour avec 2 000 voix d’avance. Si, pour certains, il s’agit de "se marrer" et de "ridiculiser le wokisme aux yeux du plus grand nombre", pour d’autres, l’objectif est de plomber la candidature EELV, d’enfermer la gauche dans une niche et de créer une contre-offensive réac. Impossible toutefois d’établir leur influence réelle sur le scrutin.

"Parfois, nos cibles vont plus loin que nos parodies !"

Arme de dérision massive

Pour pointer les dérives des leaders woke et intersectionnels, les trolls ont trouvé la martingale : l’humour et la dérision. "Le discours et les prises de position sont une mine d’or. Parfois, ils vont plus loin que ce que l’on pense parodier", se délecte Docteur Pépé. Il est vrai que l’écriture inclusive, les termes parfois théoriquement abscons (co-construction, corps racisés, concerné.e.s, gender fluid…) sont une source d’inspiration inépuisable. Ajoutons que, stratégiquement, il est plus rentable d’utiliser la carte de la parodie que celle de la confrontation. Cette technique permet d’éviter à leurs cibles de s’auto-victimiser tout en les enfermant dans une caricature permanente. L’idéal pour décrédibiliser et mettre l’idéologie de la nouvelle gauche devant ses contradictions. En bref, pour reprendre un terme prisé de leur Queen, les trolls semblent avoir trouvé la formule gagnante pour mener à bien un travail de "déconstruction". Pas du patriarcat mais d’une idéologie qu’ils exècrent !

Lucas Jakubowicz

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