Alain Griset : "Il n’y avait jamais eu de vraie stratégie pour le commerce en France"

Nommé en juillet 2020 au poste de ministre délégué chargé des petites et moyennes entreprises, le Nordiste est sur plusieurs fronts : accompagnement de sortie de crise des entreprises, présentation d’un plan en faveur des indépendants, création des assises du commerce… Lancées en décembre, elles auront pour mission de dessiner le commerce de demain.

Nommé en juillet 2020 au poste de ministre délégué chargé des petites et moyennes entreprises, le Nordiste est sur plusieurs fronts : accompagnement de sortie de crise des entreprises, présentation d’un plan en faveur des indépendants, création des assises du commerce… Lancées en décembre, elles auront pour mission de dessiner le commerce de demain.

Décideurs. Comment décririez-vous la situation dans laquelle se trouvent actuellement les TPE et PME ?

Alain Griset. Nous sommes dans une situation paradoxale. Avant, nous avions la crainte des faillites d’entreprise et du chômage. Aujourd’hui, les entreprises font face à des difficultés de recrutement et de fourniture de matériaux ce qui freine leur reprise d’activité. Quand on est dans une configuration où l’on cherche du personnel et de quoi produire, le problème est plus positif que si l’on avait peur de fermer. En ce qui concerne le recrutement, le gouvernement a mis beaucoup de moyens pour former les demandeurs d’emploi notamment avec un plan ambitieux de 1,4 milliard d’euros annoncé en septembre dernier par le Premier ministre et Elisabeth Borne qui mobilise les régions et Pôle emploi, et qui met l’accent sur les formations des secteurs qui recrutent le plus. Pour ce qui est des matériaux, on estime que le problème est conjoncturel.

Le mois d’octobre marquait l’arrêt progressif des mesures de soutien aux entreprises. Certaines ne risquent-elles pas de se retrouver face à des difficultés de financement ?

Le fonds de solidarité est arrêté depuis septembre. Nous sommes passés du "quoi qu’il en coûte" à des aides sur mesure. On n’accompagne plus de manière automatique les entreprises mais uniquement celles qui rencontrent encore des difficultés dans leur activité. C’est parfois le cas pour les entreprises de l’événementiel ou pour celles du tourisme qui vivaient avec les touristes étrangers qui ne sont pas encore complètement revenus en France.

Bercy exclut tout report de la limite de remboursement des prêts garantis par l’État (PGE). La Fédération bancaire française évalue entre 5 % et 10 % les prêts qui ne seront pas remboursés. Qu’en pensez-vous ?

Nous n’étalerons pas de manière automatique les remboursements des PGE. Cependant, nous examinerons au cas par cas, en lien avec les banques, les situations des entreprises, et voir si un étalement au-delà du délai légal est pertinent. Je ne pense pas que 5% à 10 % des PGE ne seront pas remboursés, nous continuons d’adapter les mesures d’aide au fur et à mesure de l’évolution des conséquences économiques de la situation sanitaire. De plus, en moyenne, entre 3 % et 5 % des prêts "classiques" ne sont pas remboursés. Prudent, le gouvernement a budgété, pour 2021, 4 milliards d’euros de pertes (sur les 140 milliards d’euros de PGE distribués). Une somme qui devrait être reconduite sur 2022.

En septembre, vous présentiez un plan de vingt mesures pour les indépendants. Pourquoi ?

La France compte trois millions d’entrepreneurs, artisans, commerçants et libéraux, qui sont le cœur vivant de l’économie du pays. Toutefois, ces personnes ne travaillent pas dans un environnement social, fiscal et réglementaire adapté à leur taille. C’est pourquoi, avec le Président de la République, nous avons présenté des solutions pour aider les indépendants, de la création de leur entreprise à leur fermeture ou transmission, en passant par toutes les étapes clés de leur vie. Les mesures du plan dépendent de trois textes (loi de finances, loi sur la sécurité sociale et texte de loi spécifique). Pour ce qui est du dernier, il a été adopté par le Sénat fin octobre. L’Assemblée nationale a créé une commission spéciale pour ce projet de loi. Qui sera adopté d’ici au premier trimestre 2022 pour une application des premières mesures dans la foulée.

"Nous sommes passés du 'quoi qu’il en coûte' à des aides sur mesure"

Une mesure prévoit que les banques ne puissent plus saisir le patrimoine personnel des entrepreneurs individuels. Était-ce un frein à la création d’entreprise ?

C’était une épée de Damoclès, une injustice majeure. Dans ma carrière, j’ai rencontré des hommes et des femmes qui ont perdu leur maison simplement parce qu’ils étaient entrepreneurs et que leur entreprise a fait faillite. Jamais un grand patron d’industrie n’a, lui, perdu sa maison. Dorénavant, les biens personnels des indépendants, non utiles à l’entreprise, seront protégés.

Avec le risque que les banques leur prêtent moins facilement ?

C’est bien sûr possible mais nous avons réuni leurs représentants, qui se sont engagés à maintenir leurs financements. Par ailleurs, il n’est pas dans l’intérêt des établissements financiers de ne plus prêter aux indépendants. En France, 96 % des entreprises ont moins de vingt salariés. Ne pas les financer aboutirait à perdre des clients sociétés mais également des comptes personnels. Les banques continueront à bénéficier de garanties sur les biens professionnels et les entreprises pourront aussi compter sur les cautions mutuelles.

Le 1er décembre vous lancerez les assises du commerce. Dans quel but ?

Il n’y avait jamais eu de vraie stratégie pour le commerce en France. Aux États-Unis ou au Royaume-Uni, ce segment de l’économie perd des emplois notamment à cause d’un manque d’adaptation à la révolution technologique par l’impact du e-commerce. En France, le commerce représente deux millions de salariés. Il joue un rôle essentiel dans l’aménagement du territoire, dans l’égalité des chances. Les commerces sont aussi des lieux de rencontre. Le manque de services de proximité peut engendrer des contestations, les gens se sentant abandonnés.

Qu’est-ce qui, jusque-ici, empêchait un dialogue commun ?

C’est un monde où les acteurs se parlent peu. Depuis que je suis ministre, je sais que le sujet qui fâche systématiquement, quoi que je fasse, c’est la fixation des dates de soldes car elles impactent de manière différente les acteurs et qu’il n’est pas possible de contenter tout le monde. Mais je suis sûr que l’on peut trouver des pistes de réflexion et des consensus sur ce que l’on veut pour le commerce de demain. Nous avons déjà échangé avec bon nombre de personnes et souhaitons que tous les acteurs du secteur participent au débat. Les grands thèmes seront débattus lors des Assises. Un rapport sera remis d’ici à la fin de l’année au Président de la République avec des mesures rapides et des propositions de solutions à plus ou moins long terme à mettre en place pour le secteur.

"Il est souhaitable que les branches professionnelles regardent les conditions d’exercice de leurs métiers et répondent aux aspirations des salariés"

Auriez-vous un exemple de tendance qui ne fonctionne plus ?

On voit par exemple qu’entre 1980 et 2015, il y a eu une augmentation des commerces en périphérie et une désertion des centres-villes. Même s’il y a d’importantes disparités en fonction des villes, pendant plus de 30 ans, les politiques ont eu tendance à favoriser le commerce à l’extérieur pour plusieurs raisons (questions d’accès aux centres-villes, problématiques de coûts, facilité à construire des parkings en périphérie, etc.). Il ne va pas être simple de réimplanter des commerces. C’est pourquoi les élus locaux doivent participer à ce débat. L’État ne peut pas et ne doit pas être le seul acteur de la politique du commerce en France. Il peut acter des changements de fiscalité, d’horaires de travail, etc., mais pas changer les stratégies locales. Quels que soient les sensibilités politiques et les chemins que chacun décidera de prendre pour y arriver, on a tous intérêt à faciliter l’accès aux commerces.

La restauration connaît des difficultés de recrutement. Fait-on assez pour y remédier ?

La question du recrutement ne concerne pas uniquement la restauration. On a mis plus d’un milliard d’euros sur la table pour former les demandeurs d’emploi. Par ailleurs, la crise a généré des changements de comportement. Il est souhaitable que les branches professionnelles regardent les conditions d’exercice de leurs métiers et répondent aux aspirations des salariés. Élisabeth Borne a demandé à la restauration d’engager des discussions avec les partenaires sociaux sur ces sujets. Mais tout ne dépend pas du gouvernement.

Les entreprises font également face à une hausse des prix de l’énergie. Le gouvernement entend-il les aider ?

Certains secteurs sont touchés par cette augmentation. Je pense aux boulangers qui utilisent des fours. Cela nécessite pour eux d’augmenter le prix du pain, au risque, sinon, de ne pas dégager de marges suffisantes. On peut penser que la hausse des prix de l’énergie est en partie due à la forte reprise d’activité. Le gouvernement a pris des mesures pour accompagner les particuliers les plus modestes, via le bouclier tarifaire annoncé par le Premier ministre. L’indemnité inflation vise également à préserver le pouvoir d’achat des actifs, dont les indépendants. Pour le reste, aux entreprises d’adapter leurs prix. C’est ainsi que fonctionne l’économie.

Votre portefeuille a-t-il d’autres projets pour les entreprises dans les semaines qui viennent ?

D’ici à la fin de l’année, j’aimerais mettre en place un portail pour les entrepreneurs où ils pourraient trouver toutes les informations dont ils ont besoin. La complexité réglementaire française est réelle. Elle ne va pas disparaître. Il faut utiliser les outils d’aujourd’hui pour faciliter les choses. Je milite pour diminuer l’impôt papier, c’est-à-dire le temps passé par les entrepreneurs à remplir des formulaires. Car plus l’entreprise est petite, plus cela coûte cher. On travaille sur le site depuis huit mois. L’enfant commence à bien se présenter !

Propos recueillis par Olivia Vignaud

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