Alain Durré (Goldman Sachs) : "Le plan de relance répond aux grandes inquiétudes"

Détaillé le 3 septembre dernier, le plan de relance de 100 milliards d’euros est-il à la hauteur de la crise économique que connaît l’Hexagone ? Alain Durré, économiste en chef chez Goldman Sachs en France, estime que les mesures de soutien se révéleront efficaces si elles permettent de ramener la confiance chez les entreprises et les consommateurs.
Alain Durré.

Détaillé le 3 septembre dernier, le plan de relance de 100 milliards d’euros est-il à la hauteur de la crise économique que connaît l’Hexagone ? Alain Durré, économiste en chef chez Goldman Sachs en France, estime que les mesures de soutien se révéleront efficaces si elles permettent de ramener la confiance chez les entreprises et les consommateurs.

Décideurs. Que pensez-vous du plan de relance dans sa globalité ?

Alain Durré. Les 100 milliards d’euros qui ont été détaillés s’ajoutent aux 170 milliards déjà mis sur la table depuis le début de crise, sans compter les prêts garantis par l’État qui sont toujours opérationnels. Dorénavant, la France se rapproche d’une stimulation budgétaire telle qu’on la connaît en Allemagne et qui vient remplacer une demande privée encore déficiente. Ce qui est très important pour assurer la reprise. Nous avons une vision positive de ce plan chez Goldman Sachs car il répond aux deux grands risques immédiats les plus importants : que des faillites en chaîne entraînent une forte augmentation structurelle du chômage et que la tension sur la trésorerie des entreprises françaises retarde les investissements prévus avant la crise, rendant à plus long terme l’appareil productif obsolète, ce qui pèserait sur la croissance.

Il n’y aurait pas de baisse prévue de la TVA. Qu’en pensez-vous ?

Je ne suis pas persuadé qu’une baisse de la TVA aurait été efficace à ce stade. Quand on regarde dans le détail, les consommateurs s’attendent à une forte hausse du chômage et à une baisse de leur niveau de vie, ce qui les encourage à épargner davantage. Normalement, on explique le taux d’épargne par le niveau des revenus disponibles et les taux d’intérêt. J’ai remarqué qu’en France, pour comprendre le niveau d’épargne depuis quelques années, il fallait aussi prendre en compte la perception future de l’évolution du chômage par les ménages. Pessimistes sur l’évolution de l’emploi, les Français consomment moins. Pendant le confinement, le taux d’épargne a atteint 20 % des revenus disponibles : du jamais vu.

D’où l’intérêt de mesures en faveur de l’emploi pour rassurer et relancer la demande…

Les mesures de chômage partiel qui se transforment en contrats d’activité partielle de long terme devraient alléger la trésorerie des entreprises, limiter le nombre de faillites et donc le chômage. Ces mesures sont nécessaires et se sont jusque-là révélées efficaces. Ce qui n’empêche pas le consommateur de rester inquiet. Après le déconfinement, la croissance a été meilleure que prévu, mais, dans le même temps, le taux d’épargne a continué d’augmenter. Il faudra certainement du temps et que le nombre de faillites soit circonscrit pour que le consommateur reprenne confiance. On ne peut pas le forcer à consommer s’il est dans un état d’esprit de privilégier une épargne de précaution.

Quelles sont vos prévisions de croissance pour les mois à venir ?

Le Premier ministre a indiqué que, à la suite du confinement, le taux de croissance avait chuté de 4 points de pourcentage, ce qui équivaut à 100 milliards d’euros, soit le montant du plan de relance annoncé. Nous n’excluons pas que la baisse soit plus importante si la consommation ne prend pas le relais des mesures de soutien à la demande et que les entreprises continuent de retarder leurs investissements.

Dans notre scénario de base, qui part du constat que le nombre de cas et d’hospitalisations reste sous contrôle, la croissance atteindrait 8,5 % et 4,5 % respectivement pour 2021 et 2022, après une contraction de 10,7 % cette année.

Néanmoins, dans notre scénario de base, qui part du constat que le nombre de cas et d’hospitalisations reste sous contrôle, la croissance atteindrait 8,5 % et 4,5 % respectivement pour 2021 et 2022, après une contraction de 10,7 % cette année. Il peut exister deux scénarios alternatifs : dans un cas, un vaccin aboutirait dans le courant d’année prochaine, entraînant un retour à la normale plus rapide, et, dans l’autre, une seconde vague et des reconfinements totaux ou partiels creuseraient la baisse.

Le montant de 100 milliards d’euros vous paraît-il suffisant ?

Il est sain que les gouvernements prennent des mesures appropriées, crédibles et réalistes par rapport à leurs moyens financiers. Aujourd’hui, les marchés ont bien compris que les règles budgétaires européennes étaient en suspens mais, in fine, la dette devra être remboursée. La question de la soutenabilité des dettes publiques va revenir tôt ou tard sur le devant de la scène. Celle-ci s’apprécie à travers un calcul qui combine la croissance économique et le niveau des taux d’intérêt sur la dette publique. Le niveau de la dette restera soutenable tant que la croissance économique est supérieure au niveau des taux d’intérêt. D’où l’intérêt des plans de relance.

La question de la soutenabilité des dettes publiques va revenir tôt ou tard sur le devant de la scène.

Une partie du plan français sera financée par l’Union européenne et ne pèsera donc pas sur son déficit…

Cette avancée dans la mutualisation des risques et de la dette est un tournant qui envoie un message très positif aux investisseurs. Le plan de 750 milliards d’euros cible notamment les pays comme l’Italie, la Grèce, l’Espagne et le Portugal, qui n’ont pas les finances pour se relancer. Ils vont pouvoir utiliser les prêts et subventions européens rapidement en remplacement de la demande privée. Selon nos calculs, pour les quatre grands pays européens, le plan de 750 milliards auxquels s’ajoutent la mobilisation du MES (mécanisme européen de stabilité) et les 100 milliards de programme de soutien au chômage partiel comblent les besoins de financement jusqu’à l’horizon 2022.

Ce changement de ton au niveau européen a également un autre avantage : il permet à la BCE (Banque centrale européenne) d’être dans une situation plus confortable. Elle pourra maintenir des taux bas jusqu’à fin 2023 et acheter davantage de la dette d’État. Ce qui permettra d’assurer la transition des plans de relance à long terme et d’éviter une hausse trop importante des taux auxquels les pays empruntent.

Y a-t-il des angles morts dans le plan français ?

Celui-ci répond aux grandes inquiétudes. Il n’est pas exclu que d’autres mesures soient prises dans les mois à venir si les effets escomptés ne sont pas au rendez-vous. Le succès du plan passera en grande partie par son exécution. Ce qui est surtout important maintenant c’est de se focaliser sur sa mise en œuvre rapide, que l’argent soit dépensé là où il est supposé l’être et qu’il y ait une coordination européenne notamment sur les sujets écologiques et numériques.

Propos recueillis par Olivia Vignaud

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