A. Maspétiol (Eiffel Impact Debt) : " L’émergence de l’ESG n’est pas suffisante : il nous faut être plus objectifs et concrets "

C’est une première en France et en Europe. Eiffel Investment Group annonce la création du premier fonds de dette privée plaçant risques financiers et risques d’impact sur le même niveau. Alors que la première opération vient d'être bouclée, Antoine Maspétiol présente les raisons qui ont présidé à la création d’Eiffel Impact Debt, son fonctionnement et ses ambitions.

C’est une première en France et en Europe. Eiffel Investment Group annonce la création du premier fonds de dette privée plaçant risques financiers et risques d’impact sur le même niveau. Alors que la première opération vient d'être bouclée, Antoine Maspétiol présente les raisons qui ont présidé à la création d’Eiffel Impact Debt, son fonctionnement et ses ambitions.

Décideurs.  Quel est le constat initial qui vous a conduit à lancer, en juillet dernier, le fonds Eiffel Impact Debt ?

Antoine Maspétiol. Ce fonds est la résultante de trois principaux constats. Le premier tient au sincère besoin du marché de donner un sens aux investissements. Pour répondre à cet impératif, l’émergence de l’ESG et son caractère incontournable sont bien sûr encourageantes mais, et c’est notre deuxième constat, il est objectivement difficile de s’y retrouver dans cet univers. C’est une science assez inexacte qui inclut une multitude de notions (RSE, green, etc.) difficilement comparables. À titre d’illustration, chaque emprunteur dispose de son propre questionnaire ESG qu’il soumet aux emprunteurs afin de leur attribuer une note ESG. Or, on constate qu’il y a autant de notes différentes que de prêteurs. Un manque de cohérence qu’une étude du MIT a d’ailleurs pointé en août 2019 : le coefficient de corrélation entre les notes ESG n’est que de 0,61 alors que celui entre les notes de crédit est de 0,99 sur un même nom. Il y a donc un consensus en matière de crédit qu’on ne retrouve pas en matière extra-financière. Enfin, le troisième constat est lié à l’émergence de la notion de raison d’être des entreprises. Il y a une réelle volonté d’une grande majorité de sociétés, quelle que soit leur taille, de développer ou bâtir une démarche d’impact attachée à une culture et des valeurs. L’enjeu est immense pour attirer et fidéliser, notamment les jeunes générations soucieuses de donner du sens à leur travail.

Dans ce contexte, comment votre fonds se positionne-t-il ?

Dans ces circonstances, nous souhaitions nous distinguer en étant le plus concret possible. Nous avons choisi d’aligner risque financier et risque extra-financier en accordant la même importance à l’un et à l’autre, sans les opposer. Ainsi, les financements de notre fonds sont assortis, en plus des traditionnels covenants financiers, d’un ou plusieurs engagements d’impact. L’atteinte ou non de ces objectifs entraîne une modulation du taux d’intérêt de manière incitative. À terme, le non-respect de cet engagement pourrait même provoquer un remboursement anticipé du prêt. Dans les faits, l’objectif est surtout d’être un partenaire constructif aux côtés de la société. C’est un mécanisme inédit sur le marché des fonds de dette privée.

Où se situe votre hard cap ? Qui sont vos LPs ?

Notre fonds rencontre déjà un beau succès puisque nous avons levé 250 millions d’euros en six mois et que nous devrions atteindre prochainement les 300 millions d’euros d’engagement. Nos investisseurs sont essentiellement des institutionnels français comme Suravenir, Natixis Assurances, AG2R La Mondiale, Aviva, Groupama, Maif ou Macif pour ne citer qu’eux. D’autres sont en phase de due diligence. Notre objectif final est 400 millions d’euros avec un hard cap que nous fixons à 500 millions d’euros.

" Notre méthode est évolutive : définir trop de contraintes dès le départ serait contreproductif "

Vous expliquez vouloir « placer le risque d’impact au même niveau que le risque financier ». Que cela implique-t-il concrètement ?

Nous accordons autant d’importance à l’analyse crédit qu’à l’analyse d’impact. S’agissant de l’analyse extra-financière, en collaboration avec les dirigeants, nous veillons à identifier les domaines dans lesquels la société peut et souhaite progresser. De la même manière qu’il existe un business plan financier, nous construisons avec elle un business plan d’impact à partir duquel la société va s’engager pendant la durée du financement. Cette trajectoire d’impact est construite conjointement : elle doit être ambitieuse mais réaliste. Nous veillons à ce qu’il y ait une réelle plus-value quantifiable et mesurable que nous allons suivre dans le temps. Notre apport réside aussi dans notre capacité à aider les entreprises à atteindre leurs objectifs. Nous avons à ce titre remarqué que les ETI ne disposent pas d’équipe dédiée en interne ou que les plus petites sociétés sont concentrées en priorité sur leur performance économique. Dans les deux cas, elles ont conscience que le sujet de la responsabilité sociale et environnementale est crucial mais elles ont besoin d’être soutenues, ce qui est notre rôle aussi.

Pourquoi avoir choisi de dédier le fonds au marché européen ?

Nous sommes les premiers à proposer cette offre en France où il existe 5 000 ETI ; nous espérons en financer une trentaine. C’est notre marché naturel que nous connaissons bien et c’est pourquoi le cœur de notre investissement demeure français pour l’instant. Nous sommes néanmoins aussi ouverts sur l’Europe où nous travaillons déjà à sourcer des opérations. C’est assez logique : l’impact ne doit pas s’arrêter aux frontières de la France.

" Le groupe Bertrand s’est engagé, sur la durée du financement, à créer 3 500 emplois nets, dont 350 la première année "

Vous venez de boucler votre premier investissement dans le groupe Bertrand. Quels critères ont guidé votre choix ? De quels covenants d’impact la transaction a-t-elle été assortie ?

Notre méthode est évolutive. Définir trop de contraintes serait contreproductif et risquerait de dissuader les entreprises d’adhérer à notre démarche. Dès le départ, notre objectif était d’avancer petit à petit même si les choses évoluent plus vite que prévu. L’idée est que si la société atteint ses objectifs, elle bénéficie d’une baisse de marge. Dans le cas contraire, il ne se passe rien. Puis, progressivement, les règles évolueront et prévoiront une hausse de taux et éventuellement le remboursement anticipé en cas de non-respect des engagements, comme c’est le cas pour la partie financière.

Dans le cas de notre première opération, le groupe Bertrand s’est engagé, sur la durée du financement, à créer 3 500 emplois nets (dont 350 la première année), à maintenir le taux minimal de CDI à 94 % dans tous les restaurants du groupe, et à maintenir un taux minimum de 95 % de CDI parmi les nouveaux contrats signés. Chacun de ces objectifs, précis et quantifiables, est inscrit dans la documentation et sera évalué chaque année.

Ce fonds est le premier du genre. Cette situation va-t-elle durer ?

Il s’agit d’une tendance de fond et nous nous réjouissons que certains de nos concurrents s’inspirent de notre démarche et réfléchissent à lancer des fonds similaires. Dans deux ou trois ans, il est tout à fait possible qu’on ne parle plus spécifiquement d’impact. Et ce serait très bien, cela voudrait dire que cette dimension serait devenue naturelle dans l’esprit de l’écosystème.

Propos recueillis par Sybille Vié

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