A.Basbous (politologue) : "L'Europe se retrouve humiliée sur le plan international"

Alors que le retrait soudain des troupes américaines en Syrie rebat les cartes au Moyen-Orient, déstabilisant les alliés de l’Otan et replaçant la Russie au centre du jeu géopolitique, Antoine Basbous, politologue et fondateur de l’Observatoire des pays arabes, revient sur les origines du chaos et sur ses possibles répercussions en Europe.

Alors que le retrait soudain des troupes américaines en Syrie rebat les cartes au Moyen-Orient, déstabilisant les alliés de l’Otan et replaçant la Russie au centre du jeu géopolitique, Antoine Basbous, politologue et fondateur de l’Observatoire des pays arabes, revient sur les origines du chaos et sur ses possibles répercussions en Europe.

Décideurs. Qu’est-ce qui a motivé la décision de Donald Trump de retirer ses troupes de Syrie ?

Antoine Basbous. Uniquement la volonté de servir sa réélection. Durant la campagne, il avait promis de rapatrier les soldats américains du Moyen-Orient et pour faire oublier ses difficultés en interne, telles que les rumeurs sur sa possible destitution, il a voulu frapper les esprits en honorant cette promesse. Mais, en se retirant du jour au lendemain de Syrie, il a lâché à la fois les Kurdes et les alliés de l’Otan et semé le chaos dans une région déjà instable. Erdogan en a immédiatement profité pour lancer son armée contre les Kurdes.

Quel est l’intérêt d’Erdogan dans cette offensive ?

Comme Trump, il est confronté à des difficultés sur le plan domestique. Son parti, l’AKP, est en miettes, plusieurs de ses ministres l’ont quitté pour créer des formations dissidentes, il est le grand perdant des élections municipales… Il a donc lancé cette offensive pour faire oublier ses échecs et fédérer l’opinion autour d’une cause nationale, arguant que les Kurdes de Syrie représentaient une menace terroriste contre laquelle il allait lutter en implantant des Syriens à sa solde le long de la frontière pour en faire une barrière de protection. Ce qui, au passage, lui permettrait de récupérer des terres considérées comme d’anciens territoires ottomans et, pourquoi pas, quelques puits de pétrole.

Quel rôle joue Vladimir Poutine dans ce remaniement des équilibres ?

Un rôle décisif puisqu’il apparaît comme seul arbitre crédible. Il est le protecteur d’Assad et, chaque fois que celui-ci avance sur l’échiquier géopolitique (ce qui est le cas maintenant que les Kurdes sont contraints de se tourner vers lui) c’est à lui que cela profite. C’est ce qui se passe aujourd’hui. En outre, Erdogan n’a aucun respect pour l’Europe et les États-Unis mais il en a pour la Russie qu’il craint, ce qui place Poutine dans une position centrale en faisant de lui le seul capable de l’arrêter.

Comment expliquer l’impuissance de l’Europe ?

La Turquie, qui était un pilier de l’Otan, a choisi de tourner le dos à ses alliés en se rapprochant de Poutine et l’Europe n’a pas la légitimité pour l’affronter. Cela impliquerait d’envoyer des troupes sur place avec tout ce que cela représente en termes de risques et de coûts pour aller défendre les Kurdes eux-mêmes abandonnés par les Américains… Comment les chancelleries d’Europe pourraient-elles vendre une telle décision à l’opinion publique ?

En revanche les risques encourus par l’Europe dans cette crise semblent indiscutables …

Ils sont mêmes considérables puisque les Kurdes détiennent 12 000 djihadistes dont 2 000 Européens qu’ils ne pourront bientôt plus garder et qui, une fois libres, chercheront à regagner leur pays d’origine pour y mener des actions terroristes. Pour l’heure, seules quelques centaines de femmes et d’enfants se sont évaporés dans la nature, les combattants restant prisonniers mais pour combien de temps ? L’Europe avait sous-traité aux Kurdes la question des djihadistes dont elle ne voulait pas, aujourd’hui elle est réduite à proférer des condamnations diplomatiques et exposée à un risque de sécurité majeur.

Donald Trump a pourtant amorcé une marche arrière, pourquoi ?

Au vu de la condamnation quasi unanime qu’a suscitée sa décision, de la part de l’Europe, des Démocrates et jusqu’au sein de son propre camp, il a en effet tenté une volte-face mais c’est trop tard. Le fait qu’il menace aujourd’hui la Turquie de sanctions ajoute à la confusion sans rien résoudre. Il a créé une situation dont les deux grands gagnants sont Al-Assad et Poutine et qui laisse l’Europe humiliée sur le plan international et menacée sur le plan national.

Propos recueillis par Caroline Castets

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