A. Baradez (IG France) : "Les banques centrales pourraient stériliser les dettes des États"

Si les principales économies mondiales se sont dégradées très rapidement, elles pourraient mettre beaucoup plus de temps à remonter la pente. Quel scénario anticiper ces prochains mois ? Les marchés financiers ont-ils atteint leur point bas ? Pour Alexandre Baradez, Chief Market Analyst chez IG France de nombreux éléments macroéconomiques et techniques plaident toujours pour la prudence.
Alexandre Baradez

Si les principales économies mondiales se sont dégradées très rapidement, elles pourraient mettre beaucoup plus de temps à remonter la pente. Quel scénario anticiper ces prochains mois ? Les marchés financiers ont-ils atteint leur point bas ? Pour Alexandre Baradez, Chief Market Analyst chez IG France de nombreux éléments macroéconomiques et techniques plaident toujours pour la prudence.

Décideurs. On parle d’un nouveau plan de relance budgétaire initié par l’Etat américain d’un montant de 1 500 milliards de dollars. Cette nouvelle action soulève la question du devenir des dettes des États. Difficile en effet de penser qu’elles pourront être un jour remboursées. Seront-elles un jour effacées ?

Alexandre Baradez. Les marchés ne s’attendaient pas à ce que Donald Trump travaille sur un nouveau plan de relance. Les principaux indices boursiers ont d’ailleurs rebondi significativement à la publication de cette information par un journaliste américain lundi soir. La FED et la BCE ont déjà mis en œuvre un plan de soutien colossal. Celui sur lequel planche le président américain pourrait être davantage centré sur les ménages américains. Toujours est-il que le bilan des banques centrales et les dettes des États gonflent à grande vitesse. Ces dettes pourraient effectivement être « stérilisées » par les banques centrales à un moment donné si leur trajectoire devient insoutenable. Cette question va en tout cas se poser dans les années à venir, notamment pour l’Italie dont la dette atteindrait près de 150 % de son PIB. Un niveau qui ne me semble pas soutenable à long terme. 

Les États européens peuvent-ils passer outre leurs désaccords sur la négociation des Coronabonds ? le Mécanisme européen de stabilité (MES) est-il un outil pleinement efficient ?

C’est une question d’appellation. Le Mécanisme européen de stabilité a largement les capacités pour lever de la dette sur les marchés financiers et financer les Etats en difficulté. C’est un outil tout aussi efficace que les Coronabonds. Il est abondé par chaque État européen en fonction de son PIB. Les garanties sont apportées par les États qui ont les meilleures notes de la zone Euro. Cela offre une vraie crédibilité vis-à-vis des marchés. Les points de désaccord reposent sur les questions de conditionnalité et d'éligibilité au MES. Il inclut, en effet, des conditions qui déplaisent à l’Italie. Le MES a aussi le mérite d’exister et d’être très rapidement opérationnel. Créer un nouvel outil prendrait du temps, entre un et trois ans. En parallèle, la Commission européenne travaille sur son prochain budget afin de soutenir la relance de l'économie européenne.

"Le Mécanisme européen de stabilité est tout aussi efficace que les Coronabonds"

Les agences de notation ont procédé à une série de dégradations de notes d’entreprises sans précédent. Anticipez-vous une vague de faillites ?

C’est une question délicate. Pour que les marchés actions poursuivent leur rebond, il faut que les spreads de crédit entre les emprunts souverains, les titres notés « Investment Grade » et ceux en catégorie à haut rendement se resserrent. Cet écartement des spreads est à des niveaux inégalés depuis la crise des subprimes. Si un déconfinement, et donc une reprise de l’économie, n’intervient pas rapidement, de nouvelles dégradations de notes pourraient avoir lieu. Certains émetteurs aujourd’hui classés « Investment Grade » risqueraient de basculer en catégorie spéculative (High Yield). Or, des fonds utilisant une approche d'investissement systématique et les banques centrales n’achètent que des dettes de bonne qualité. Une telle situation générerait un grand nombre d’arbitrages et fragiliserait encore plus ces entreprises. Le risque se concentre donc sur cette partie du marché.

Quel est votre scénario économique pour les prochains mois ?

Une économie met peu de temps à se dégrader mais beaucoup de temps à remonter la pente. Le déconfinement risque également d’être progressif. La situation ne favorise pas une reprise en V. Le comportement des consommateurs est aussi une source d’inquiétude. Je ne pense pas qu’ils vont retourner nombreux dans les bars, les restaurants ou dans les cinémas dès la fin des mesures de confinement. Toutes les entreprises ne passeront pas le cap. Des restructurations sont à attendre dans de nombreux secteurs.

"La situation ne favorise pas une reprise en V"

Quel est le niveau de crise « pricé » par les marchés. Les indices boursiers sont-ils arrivés à leurs plus bas ?

En Europe probablement. Les marchés ont réagi très rapidement.  La baisse maximale fut de 40 % sur le Dax et le CAC 40. Cela peut ressembler à un point bas. Sur les marchés financiers, l’un des scénarios envisagés est celui d’un U. Le rebond prendrait cependant plusieurs trimestres à se former.

Un scénario en W peut être aussi évalué. Les marchés retomberaient ainsi après un premier rebond, en raison notamment de nombreuses restructurations et faillites d’entreprises et aussi des résultats en deçà des attentes des investisseurs.

Et un scénario en V, vous y croyez ?

La vitesse de réaction des États et des banques centrales peut alimenter cette idée. Mais face à l’ampleur du choc, le scénario d’une reprise en V me parait quand même difficile à imaginer.

De nombreuses entreprises pourraient baisser voire supprimer le versement de dividendes distribuées à leurs actionnaires. Quelles seraient les conséquences sur leur cours de bourse ?

C’est un argument supplémentaire en faveur des scénarios en U et W sur les marchés financiers. Cela va peser sur l’attractivité des titres. Il y aura une rupture entre les entreprises qui ont bénéficié des aides des États et celles qui ont été suffisamment capitalisées pour distribuer des dividendes. La situation peur créer des distorsions assez fortes entre ces deux catégories. Les marchés actions seront surement pénalisés. Cet environnement crée également des différences entre les économies, les États en capacité de soutenir les entreprises de leurs territoires par des mesures de chômage partiel ou des aides, et ceux qui ne le peuvent pas.

Propos recueillis par Aurélien Florin (@FlorinAurélien)

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