Uberclash

Englué dans des scandales à répétition, Travis Kalanick a été poussé vers la sortie par ses investisseurs. Retour sur les dernières heures qui ont scellé le sort du P-DG de la start-up privée la plus valorisée au monde.

Englué dans des scandales à répétition, Travis Kalanick a été poussé vers la sortie par ses investisseurs. Retour sur les dernières heures qui ont scellé le sort du P-DG de la start-up privée la plus valorisée au monde.

Patron d'Uber, Travis Kalanick s’active dans la chambre d’un luxueux hôtel du centre de Chicago. En ce début d’après-midi du 20 juin, il s’apprête à faire passer des entretiens d’embauche pour reconstituer sa garde rapprochée décimée à la suite de plusieurs scandales. Aussi, lorsqu’il découvre devant sa porte Peter Fenton et Matt Cohler, deux des principaux investisseurs de sa société, il ne peut cacher sa surprise. Pourtant, il sait pourquoi ils sont venus et s’est déjà préparé à ce scénario. Quand ils lui remettent une lettre signée par les principaux investiseurs lui demandant de quitter Uber, il pense donc encore pouvoir sauver sa peau.

Une image écornée

Avant d’entrer en conflit ouvert, il veut néanmoins s’assurer de ses soutiens et demande du temps pour réfléchir. Les deux investisseurs devront repasser dans la soirée pour connaître sa décision. Le contre-la-montre commence. La porte refermée, il appelle immédiatement Arianna Huffington, sa plus proche conseillère parmi les membres du conseil d’administration. Il veut comprendre comment tout cela a pu dégénérer aussi vite, lui qui a réussi à transformer sa start-up en une multinationale estimée à 70 milliards de dollars en seulement huit ans. En révolutionnant le marché du travail – les chauffeurs d’Uber ne sont pas des salariés mais des contractuels -, il obtiendra même le surnom de « visionnaire de la tech ». En 2016, on parle même d’« ubérisation » de nos économies.

Sa descente aux enfers commence en février dernier avec les déclarations de Susan Fowler, une ancienne salariée. Cette ingénieure indique avoir été victime d’une proposition à caractère sexuel par son supérieur le premier jour de sa prise de fonction en 2015. Lorsqu’elle va en parler aux ressources humaines, on lui répond simplement : « Il s’agit clairement d’un cas de harcèlement sexuel mais c’est la première infraction de cet homme aux performances élevées. » Elle apprendra pourtant que d’autres personnes sont déjà allées se plaindre pour les mêmes motifs. À chaque fois, la stratégie de défense de la direction est la même. Plus gênant, au cours de son année passée au sein de l’entreprise, plusieurs comportements et commentaires sexistes émanant de différents managers sont reportés. Selon elle, le nombre de femmes au sein d’Uber passe ainsi de 25 % à 6 % en un an.

Des problèmes personnels

Face à ces déclarations, la réaction de Travis Kalanick ne se fait pas attendre : « Ce qui est décrit ici est abominable et contraire à toutes nos valeurs. Quiconque se comporte de cette manière, ou pense que c’est OK, sera renvoyé. » Après cet incident, les langues se délient. Au total, 215 plaintes pour discrimination, harcèlement sexuel ou comportements déplacés seront déposées. En interne, des rumeurs accusent le patron d’être à l’origine de la culture sexiste. À cela se rajoute un scandale personnel. Fin février, alors qu’il rentrait chez lui, il se met à insulter son chauffeur d’UberBlack, la version haut de gamme du VTC. Le lendemain, il présente, sous forme de lettre, des excuses à ses 13 000 salariés : « Dire que j'ai honte est un euphémisme. (…) C'est la première fois que je suis prêt à admettre que j'ai besoin d'aide au leadership et j'ai l'intention de l'obtenir. » Le mal est déjà fait. La vidéo postée sur Youtube sera visualisée des millions de fois.

Mis bout à bout, ces événements commencent à faire de l’ombre à l’image de parfait dirigeant que s’était construit Travis Kalanick. Malgré cela, le P-DG garde encore la confiance des investisseurs. Mais ces derniers commencent néanmoins à réclamer des départs. Travis Kalanick s’exécute. Le 6 juin, il renvoie vingt personnes avant même la fin des résultats de l’enquête interne. Le même jour, le fondateur d’Uber annonce le recrutement de deux femmes : Bozoma Saint John, qui avait pris les rênes d’ITunes et Appel Music, et Frances Frei, professeure à Harvard et spécialiste de marketing. Dans la foulée, il n’hésite pas non plus à licencier David Bonderman, l’un des membres historiques du conseil d’administration. Alors qu’Arianna Huffington explique les avantages de recruter des femmes au sein de l’entreprise, David Bonderman lui a en effet répondu : « Cela accroît surtout le risque de bavardage. » Pour asseoir son autorité et sa nouvelle ligne de conduite, Travis Kalanick le fait démissionner dans la journée.

Sa réactivité face à ces mauvais comportements est d’autant plus appréciée par les investisseurs et les membres du conseil d’administration que Travis Kalanick vit depuis deux semaines un drame personnel. Le 27 mai, sa mère Bonie, 71 ans, décède accidentellement lors d’une sortie en bateau sur un lac en Californie. Son père, lui, est gravement blessé. Le 13 juin, il finira par se retirer provisoirement de ses fonctions pour se consacrer officiellement à son deuil. Un retrait qui n’est que fictif puisque, s’il est présent à Chicago, c’est bien pour du travail. Sent-il déjà le vent tourner ? Sûrement.

Des erreurs stratégiques

Mais Travis Kalanick en est convaincu : il réussira à s’imposer face aux investisseurs. Pourtant, la courte conversation qu’il a avec Arianna Huffington le confronte à une autre réalité. Peter Fenton et Matt Cohler n’ont pas agi sans assurer leurs arrières. Comme ils l’avaient mentionné, ils ont bien le soutien de l’ensemble des investisseurs : Benchmark, First Round Capital et Menlo Venture se sont ainsi prononcés en faveur de son départ. Or, Travis Kalanick sait bien que sans leur soutien il n’aura aucune marge de manœuvre. Pire encore, Arianna Huffington lui apprend qu’au sein du conseil d’administration certains de ses anciens lieutenants l’ont lâché. Il comprend alors que son éviction se prépare depuis plusieurs semaines. Les récents changements au sein du conseil d’administration visaient en réalité à le fragiliser. C’est ainsi que Bill Gurley a été remplacé par Matt Cohler, et David Bonderman par David Trujillo, un associé du fonds TPG Capital. Contre toute attente, sa plus proche amie lui conseille de démissionner.

Mais il n’est pas encore prêt à abandonner la bataille. Il prévient sa secrétaire d’annuler tous ses rendez-vous de l’après-midi. Il ne veut pas être déranger. Il s’enferme dans sa chambre et commence à lancer des rumeurs au siège d’Uber à San Francisco. Il tente de diaboliser les fonds pour voir comment vont réagir les dirigeants de l’entreprise à l’annonce du « putsch ». À ce moment-là, il espère trouver un arrangement en privé. Dans le même temps, il prend plusieurs heures pour passer des coups de fil, en priorité aux membres du conseil d’administration. À chaque fois, le même scénario : il vente la sucess story d’Uber ou comment sa société, fondée en 2009, réalise aujourd’hui un chiffre d’affaires de 6,5 milliards de dollars et continuent d’afficher un taux de croissance proche de 50 %.

Mais ses interlocuteurs ne manquent pas de lui rappeler ses échecs. Car au-delà des problèmes de management alimentés par les « bad buzz », Travis Kalanick s’est aussi illustré par ses mauvais choix stratégiques. Son principal défaut aura été de négliger ses chauffeurs. Entre son souhait de développer une voiture autonome, sa politique agressive des sommes reversées aux conducteurs et son comportement agressif envers son chauffeur, il s’est mis à dos la force productive d’Uber. Et, si ces derniers partent à la concurrence, la jeune société peut s’effondrer en seulement quelques mois. Depuis, Uber tente de faire oublier cette gestion catastrophique en leur proposant plus de suivi. En France, l’entreprise américaine a par exemple pris en charge la mise en place d’un partenariat avec Axa pour doter l’ensemble de ses chauffeurs d’un contrat de prévoyance.

Autre échec cuisant, son développement en Asie. Après plusieurs tentatives, Uber a décidé de jeter l’éponge en Chine. Dans le même temps, les acteurs asiatiques ont des envies d’ailleurs. L’entreprise singapourienne de VTC Grab vient ainsi de lever deux milliards de dollars pour partir à la conquête de l’international. Une concurrence accrue qui pourrait accélérer la baisse des prix et rendre encore plus compliquée la recherche de l’équilibre financier. Car en misant tout sur la croissance et l’obtention d’une situation de monopole, Travis Kalanick a négligé les finances de sa société. En 2016, Uber enregistrait 2,8 milliards dollars de perte alors même que l’horizon n’est plus aussi dégagé.

Revanche en vue

Maintenant que la nouvelle s’est répandue dans son entourage, son téléphone n’arrête pas de sonner. Son entourage prend position. Il fait méticuleusement les comptes. À sa grande surprise, il contrôle toujours le conseil d’administration, mais de seulement une voix. Il rappelle les investisseurs et tentent un tour de force. Ces derniers ne cèdent pas. La tension monte encore d’un cran. Conscient qu’il aurait les pieds et poings liés en restant aux commandes de son entreprise, Travis Kalanick sait déjà qu’il devra céder sa place. Il se rabat sur un poste au sein du conseil d’administration. À 23h30, il contacte Peter Fenton et Matt Cohler par téléphone pour leur annoncer sa condition. À sa grande surprise, ils acceptent sans négocier. Le chef d’entreprise propose alors d’officialiser son départ par une lettre : « J’ai décidé d’accepté la demande des investisseurs de quitter mes fonctions de P-DG afin qu’Uber puisse continuer à se développer plutôt que d’être distrait par des conflits internes. »

Le poste stratégique qu’il continuera d’occuper risque cependant d’être la source de tensions supplémentaires puisqu’il devra par exemple donner sa voix pour la nomination de son propre successeur. Pour le moment, il assure se contenter de garder un œil bienveillant sur Uber. De nombreux analystes estiment cependant qu’il espèrerait réaliser un retour fracassant à la Steve Jobs. Une chose est sûre, il ne se laissera pas écarter si facilement de sa création. Lorsqu’une journaliste lui demande devant les caméras si cette année est difficile pour lui, il répond sans hésité : « C’est comme ça que je m’éclate. Je fais en sorte que chaque année soit compliquée. Si c’est trop facile, cela veut dire que je n’y suis pas allé assez fort. » Voilà les investisseurs prévenus pour la suite.

Vincent Paes

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