Jean-Michel Malbrancq (GE Healthcare Europe) : « Nous pouvons apprendre à la machine à reconnaître elle-même un cancer »

Le mastodonte GE Healthcare multiplie les projets innovants pour rendre ses appareils plus intelligents et efficaces. L’objectif du groupe, comme le précise le P-DG de la zone Europe Jean-Michel Malbrancq, est d’améliorer le système de soin grâce à l’alliance de technologies et de services à forte valeur ajoutée. Une ambition qui a un coût, justifié par les progrès apportés selon ce spécialiste du secteur.

Le mastodonte GE Healthcare multiplie les projets innovants pour rendre ses appareils plus intelligents et efficaces. L’objectif du groupe, comme le précise le P-DG de la zone Europe Jean-Michel Malbrancq, est d’améliorer le système de soin grâce à l’alliance de technologies et de services à forte valeur ajoutée. Une ambition qui a un coût, justifié par les progrès apportés selon ce spécialiste du secteur.

Décideurs. Le machine learning et l'intelligence artificielle ont un fort potentiel dans le diagnostic et l'imagerie médicale. Comment GE Healthcare se positionne sur ces chantiers ?

Jean-Michel Malbrancq. Ces développements sont passionnants. Ils permettent d’aider les professionnels de santé à lire le corps humain, établir leurs diagnostics et prendre leurs décisions. Ils sont au cœur de notre stratégie R&D. Dans notre siège européen de Buc dans les Yvelines, deux cents ingénieurs logiciels travaillent sur ces sujets. Le « machine learning » se rapproche en fait d’une forme d’intelligence artificielle et consiste en l’auto-apprentissage par expérience des appareils eux-mêmes. Nous pouvons apprendre à la machine à reconnaître elle-même un cancer. Il ne s’agit pas de substituer une machine à la décision du médecin mais, la machine « intelligente » qui aura emmagasiné des milliers de données lui permettra d’établir un diagnostic plus précis et plus rapide, et donc de traiter plus de cas dans des délais plus courts. C’est un développement très intéressant pour le futur de la santé, dont le succès va dépendre de notre capacité à combiner le numérique et l’industrie, le software et le hardware. La première génération d’algorithmes concernera principalement des aides à la décision et les capacités de diagnostics sont l’objectif ultime. L’enjeu sous-jacent est de réduire le temps de décision et donc de réduire le temps pour l’accès aux traitements.

 

Le marché du recueil de données et de leur transformation en valeur ajoutée s'est-il révélé porteur à la suite des investissements massifs de GE Healthcare dans des logiciels ?

Le big data et les analytics sont un axe fort de notre stratégie. Les équipements médicaux génèrent d’énormes quantités de données. D’ici à 2020, leur volume va être multiplié par 50. L’enjeu n’est plus seulement l’accès à l’information, mais l’analyse de ces données pour leur donner du sens. Nous avons annoncé fin 2015 le lancement du GE Health Cloud, un écosystème cloud et des applications qui connectent les professionnels de santé pour améliorer leur collaboration et l’efficacité de leurs études. Nous travaillons avec des institutions de renom comme la University of California San Francisco (UCSF) pour développer des algorithmes de « deep learning » qui permettront aux cliniciens de prendre des décisions plus rapides et éclairées dans le diagnostic et le parcours de soin de leurs patients pour certaines des pathologies les plus complexes. La première vague d’algorithmes couvrira les pathologies comme les traumatismes, afin d’accélérer l’accès au traitement, améliorer le taux de survie et réduire les complications. À terme, une librairie d’algorithmes permettra de prendre en charge et de traiter de nombreuses pathologies. Notre conviction est que l’analyse et la transformation de ces données en informations compréhensibles et utiles pour la décision vont transformer profondément et durablement les systèmes de santé. Cette transformation numérique traverse l’ensemble du groupe GE. La Digital Foundry inaugurée à Paris en juin dernier rassemblera ainsi 250 data scientists, ingénieurs logiciels et designers UX d’ici à 2018, chargés de développer des applications, y compris dans le domaine de la santé.

 

Quelle politique de partenariats menez-vous en Europe dans le cadre de votre stratégie d'innovation ?

Nous créons de véritables écosystèmes autour de nos sites pour collaborer et innover avec les acteurs locaux. En Hongrie, notre centre de développement de logiciels travaille avec des instituts de recherche majeurs comme la Semmelweis University et la Szeged University pour développer et tester de nouvelles applications. En France, nous avons noué des partenariats avec des PME, des centres de recherche français et des pôles de compétitivité pour le développement de nos nouveaux produits. Nous collaborons ainsi en mammographie avec deux autres industriels (Axe Group et Silkan), deux laboratoires de recherche (CEA-List, IRCCyN) et un centre de recherche préclinique et clinique (Gustave Roussy) dans le cadre du consortium MammoNExT pour intégrer en un seul appareil toutes les évolutions récentes en termes d’imagerie du sein et de guidage de la biopsie par rayons X. En Finlande, nous avons créé un « innovation village » abritant des start-up qui permet d’infuser des idées et de collaborer. Et pourquoi pas demain un projet similaire sur notre site de Buc ?

 

Les performances de vos dispositifs d'imagerie ont-elles les répercussions positives escomptées sur la qualité des examens des praticiens et sur la fidélisation de leur patientèle ?

Absolument. Notre objectif est de fournir à nos clients des solutions qui répondent à leurs besoins. Les résultats doivent être tangibles et mesurables : l’excellence clinique, mais également l’efficacité opérationnelle et la sécurité des patients. Les systèmes de santé font face à des enjeux croissants : allongement de la durée de vie, développement de maladies chroniques, problèmes de financement des systèmes de soins… La grande force de GE Healthcare repose sur son expertise et sur ses capacités d’innovation, essentielles dans un monde en perpétuelle évolution. Nous investissons un milliard d’euros par an en R&D, dont un tiers est consacré à l’Europe. Mais, le produit ne fait pas tout. Nous fournissons désormais à nos clients des approches qui intègrent de la formation et du conseil pour repenser le parcours du patient dans son ensemble.

 

« Les industriels ne fournissent pas que des technologies, mais aussi des résultats, qu’ils soient cliniques, opérationnels ou liés à la satisfaction client »

Avec des équipements médicaux toujours plus sophistiqués et donc chers, ne craignez-vous pas de voir apparaître une médecine à deux vitesses en fonction des moyens des établissements de soins ?

Les systèmes de santé font face à des contraintes, en particulier budgétaires, de plus en plus fortes. C’est le cas en France, mais c’est également le cas partout en Europe. Les systèmes de santé doivent faire plus avec moins. L’impératif pour les industriels n’est alors pas uniquement de fournir des technologies, mais de fournir des résultats, qu’ils soient cliniques, opérationnels ou liés à la satisfaction patient, tout en maîtrisant les coûts. Mais l’innovation technologique n’est pas uniquement synonyme de coût additionnel. Elle permet de générer des économies en dépistant à un stade précoce ou en évaluant l’efficacité du traitement pour ajuster l’approche thérapeutique. Le développement de modalités d’imagerie hybride comme le PET-CT, qui combine la médecine nucléaire et le scanner classique, permet d’évaluer l’efficacité d’une chimiothérapie en deux cycles de traitement au lieu de cinq. L’imagerie interventionnelle est un autre exemple : historiquement, la chirurgie classique implique une procédure à risques, avec un long séjour à l’hôpital et une réhabilitation de plusieurs mois. Aujourd’hui, la chirurgie « mini-invasive » réduit considérablement le temps d’hospitalisation et de réhabilitation du patient.

 

Comment se positionne la France en matière de qualité et d'accès aux soins par rapport à ses voisins européens ?

C’est un système de santé de qualité. La France compte de nombreuses institutions de renommée internationale, comme Gustave Roussy, et une expertise clinique forte. C’est l’une des raisons de l’ancrage de GE Healthcare en France. Comme dans les autres pays européens, il y a une forte tension sur les coûts, ce qui pose la question du financement et de la diffusion de l’innovation. L’enquête ISA sur les délais d’attente en IRM pointe ainsi tous les ans le retard français en matière d’équipements. Nous suivons de très près les développements en cours sur les Groupes hospitaliers de territoire, qui devraient redéfinir la carte d’accès aux soins.

 

 

La croissance de GE Healthcare va t-elle passer par l'équipement des pays émergents (Inde, Asie, Afrique), à l'image de l'unité Sustainable Healthcare Solutions et de sa nouvelle antenne à Tunis ?

La division Sustainable Healthcare Solutions va dans ce sens. Son objectif est de servir les 5,8 milliards d’individus dans le monde qui n’ont pas ou peu accès aux systèmes de santé. Cela passe par le développement de technologies disruptives et abordables pour s’adapter à des contextes de soins et des utilisateurs nouveaux. Le Vscan, un échographe portatif de la taille d’un smartphone, permet par exemple d’améliorer le suivi des femmes enceintes dans des zones dans lesquelles l’accès aux soins est limité, en particulier dans des régions isolées en Afrique ou en Asie du Sud-Est. Nous travaillons aussi en étroite collaboration avec les gouvernements, les cliniciens, les opérateurs privés et les ONG dans ces pays pour mettre en place des systèmes de soins adaptés. Au Kenya, nous avons modernisé 98 hôpitaux publics dans le cadre d’un partenariat avec le ministère de la Santé. En Tunisie, nous venons de signer un accord de coopération stratégique avec le ministère de la Santé tunisien, axé sur l’introduction de services d’équipement GE sur mesure dans les hôpitaux publics à travers le pays, et sur le développement des compétences du personnel soignant. La stratégie de l’entreprise vise à créer des emplois locaux, à établir un centre de service client local, et à entretenir des partenariats dans le secteur public et le secteur privé afin de contribuer aux priorités de la Tunisie pour le secteur médical.

 

Propos recueillis par Thomas Bastin

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