Henri Leclerc : Le gardien du temple

INFLUENCEUR. Pénaliste de renom et militant acharné des droits de l’Homme, optimiste assumé et défenseur infatigable des libertés, Henri Leclerc ne croit ni aux contrôles au faciès ni aux bracelets électroniques. Il croit en l’homme et à son droit, inaliénable, à être défendu. Insensible aux sirènes sécuritaires comme aux menaces de mort, intraitable sur nos fondements démocratiques et bienveillant sur le reste, il veille ; prêt à dénoncer tout « glissement » de la loi et tout « excès du pouvoir ». En alerte.

INFLUENCEUR. Pénaliste de renom et militant acharné des droits de l’Homme, optimiste assumé et défenseur infatigable des libertés, Henri Leclerc ne croit ni aux contrôles au faciès ni aux bracelets électroniques. Il croit en l’homme et à son droit, inaliénable, à être défendu. Insensible aux sirènes sécuritaires comme aux menaces de mort, intraitable sur nos fondements démocratiques et bienveillant sur le reste, il veille ; prêt à dénoncer tout « glissement » de la loi et tout « excès du pouvoir ». En alerte.

Il en est de certaines figures du Barreau comme de quelques grands noms des affaires. Pas besoin d’en être pour les connaître et les associer à une cause, un style, un combat. C’est le cas de Robert Badinter et d’Olivier Metzner. C’est le cas également d’Henri Leclerc, pénaliste de renom et véritable légende des cours d’assise, connu pour son acharnement à combattre la peine de mort au début de sa carrière et, depuis, pour son engagement sans faille en faveur des libertés. Ces droits non négociables dans lesquels il voit non seulement les fondements de nos démocraties mais également ceux des droits de l’Homme. De tout homme. Une précision qui, pour Henri Leclerc, ne tolère aucun compromis et justifie tous les combats. Le sien, entrepris il y a plus de soixante ans en faveur d’une société « plus juste et plus respectueuse », l’emmènera un temps à tâter de la politique –  le parti communiste d’abord, le PS ensuite… –, avant de le pousser vers la profession d’avocat. De la défense, cela va sans dire, car s’il y a un domaine dans lequel Henri Leclerc ne s’est jamais connu de disposition, c’est l’accusation.

Foi en l’homme                                       

Technicien rigoureux de la loi, passionné du verbe mais aussi gardien intransigeant du temple et de ses piliers dès lors que l’on parle dignité humaine et fondamentaux républicains, il en est convaincu : une société juste se doit de garantir les droits de tous. Pour cela, elle doit les placer au-delà des convictions personnelles, des idéologies partisanes et, même, de l’intérêt supposé du plus grand nombre ; celui-là même qui, en période de tensions accrues, est régulièrement invoqué pour justifier petits aménagements et discrets coups de canif au contrat démocratique. Henri Leclerc, lui, n’en souffre aucun, à l’image de son mentor, le pénaliste Albert Naud qui lui apprendra son métier « sans leçon, par simple exemplarité ».

« Être capable de voir et de donner à voir l’homme derrière le monstre. C’est cela, être avocat de la défense »

Par son aptitude à cloisonner les combats et sa détermination à faire respecter les droits. Celles dont il témoignera lorsque, au lendemain de la guerre, lui, le grand résistant échappé des bureaux de la Gestapo, assurera la défense d’anciens collaborateurs. Certains y verraient une forme de schizophrénie. Henri Leclerc y voit l’essence de son métier. « Un avocat doit être capable de percevoir dans celui qu’il défend quelque chose qui dépasse sa faute, estime-t-il.  Quelque chose qui est de l’ordre d’une appartenance commune à l’humanité. » Certains s’y refusent. Lui s’y emploie. Fidèle à cette ambition héritée de son mentor de « les défendre tous ». Inébranlable dans sa foi en l’humain.

Optimisme militant

« Être capable de voir et de donner à voir l’homme derrière le monstre. C’est cela, être avocat de la défense », résume l’avocat à qui cette perception du métier vaudra de frôler le lynchage lors du procès de Richard Roman, accusé à tort d’avoir assassiné une fillette et dont il assure la défense. Face aux menaces de mort, aux polémiques, aux petits cercueils reçus par courrier, il persiste. « Je ne crois pas aux causes perdues, résume-t-il. Il y a des causes difficiles mais pas de causes indéfendables.» Lui qui réfute toute accusation d’angélisme se revendique volontiers optimiste. Une nécessité lorsque, comme lui, on veut croire en la part d’humanité de tout accusé. En sa capacité de se racheter et donc à son droit à être défendu. Un droit que l’avocat juge urgent de réaffirmer aujourd’hui, alors que des mesures récentes prévoient de cibler non plus uniquement les auteurs d’infractions, mais les personnes susceptibles d’en commettre. Pour Henri Leclerc, qui n’a jamais caché son opposition à la reconduction de l’état d’urgence comme à toute mesure susceptible d’alimenter la « surenchère sécuritaire sans éradiquer la menace », il y a là « glissement du droit pénal » et matière à réveiller les vieux réflexes de dénonciation anonyme. Ce « flot répugnant » indissociable des années noires de l’Occupation mais aussi des suivantes : celles qui, au nom d’un idéal à restaurer, débouchèrent sur les horreurs de l’épuration.

Vigilance

Aux yeux de l’homme qui, il y a soixante ans, choisissait « pour transformer la société, de renoncer au pouvoir mais pas à en dénoncer les excès », le risque est trop grand pour que l’on s’autorise à baisser la garde. D’où sa vigilance face à tout aménagement du droit consenti au nom d’intérêts décrétés supérieurs, à commencer par la nouvelle loi antiterroriste qui envisage de restreindre les libertés de quelques-uns au prétexte de garantir la sécurité de tous les autres. Pour Henri Leclerc, non seulement l’argument ne tient pas, mais sa mise en œuvre peut s’avérer à haut risque. «Nous sommes dans une société dont les espaces de liberté régressent dangereusement, explique-t-il. Si l’on ne préserve pas avec soin les droits de l’homme, on pousse les hommes à la révolte et on s’expose à voir cette révolte s’exacerber dans la violence. » D’où l’importance de revenir aux fondamentaux. Ceux avec lesquels, insiste-t-il, la société ne peut se permettre de transiger, pas même sous la menace d’une quelconque barbarie. « En France, on ne torture pas », assène Henri Leclerc. Pas même les collabos de 1945. Pas même les djihadistes d’aujourd’hui.

Caroline Castets

 

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