Emmanuelle Quilès (Janssen France) : « S’il n’est pas bien utilisé par le patient, notre médicament ne vaut rien »

Ancienne présidente de la branche hexagonale de Pfizer, Emmanuelle Quilès est aujourd’hui à la tête de Janssen France, la filiale pharmaceutique du groupe américain Johnson & Johnson. À grands coups de projets innovants et de campagnes de sensibilisation, cette dirigeante souhaite rénover l’image des laboratoires mais surtout allonger et améliorer la vie des patients.

Ancienne présidente de la branche hexagonale de Pfizer, Emmanuelle Quilès est aujourd’hui à la tête de Janssen France, la filiale pharmaceutique du groupe américain Johnson & Johnson. À grands coups de projets innovants et de campagnes de sensibilisation, cette dirigeante souhaite rénover l’image des laboratoires mais surtout allonger et améliorer la vie des patients.

Sur quelles initiatives stratégiques vous reposez-vous à l’échelle nationale pour vous démarquer de la concurrence ?

Notre objectif n’est pas de nous démarquer de la concurrence mais bien plutôt de faire reconnaître nos produits pour leur qualité et leur apport dans le système de soins global. Nous misons sur les sujets structurels, sans nécessairement rechercher le coup d’éclat. En 2016, cette volonté s’est traduite par la création d’un fonds de dotation. Le groupe a déjà investi une grande somme d’argent pour mener des partenariats dans certains domaines thérapeutiques clés et poursuivra dans cette voie. Le comité scientifique du fonds Janssen Horizon est en cours de constitution et démarrera prochainement ses activités pour nouer de nouveaux partenariats. Au niveau de la filiale, d’autres initiatives ont pu rencontrer un grand succès. Comme nos médicaments s’inscrivent dans le traitement de pathologies complexes et souvent méconnues, la mise en place d’actions de sensibilisation nous a beaucoup mobilisés. Le Prostate Tour, avec sa bouée gonflable en forme de prostate placée à l’entrée des hôpitaux, en est un exemple. Des expériences d’immersion à travers un casque de réalité virtuelle Oculus ont aussi permis à des journalistes de vivre dans la peau d’une personne souffrant de schizophrénie. Enfin, pour traiter le sujet de la diversité dans le secteur pharmaceutique, nous avons réuni toutes les femmes aux commandes de la santé dans la région Rhône-Alpes. Le but était alors d’inspirer des vocations et de montrer aux jeunes femmes qu’elles peuvent accéder à des postes à forte responsabilité dans ce secteur.

 

Entre les acquisitions ciblées, les investissements en R&D et les divers partenariats : comment définiriez-vous votre stratégie d’innovation ?

Cette question peut être abordée sous un angle assez classique. Avec 20 % de notre chiffre d’affaires investis en recherche et développement, nous dépassons largement les standards de l’univers tout en nous donnant les moyens de nos ambitions. L’autre axe essentiel de notre stratégie est la création d’un écosystème nouveau pour favoriser l’open innovation en santé. Dans ce cadre, nous avons mis en place quatre innovation centers dans le monde. Ces structures sont chargées d’identifier les meilleurs partenaires en amont du développement de produits pour améliorer notre offre finale. Des instituts de recherche ou des sociétés privées peuvent ainsi être approchées. Par exemple, nous avons déjà signé un accord de licence mondial avec la biotech nantaise Effimune, spécialisée en immunologie. Deuxième projet visant au développement de cet écosystème : les J-Labs, ces incubateurs américains et canadiens qui offrent aux start-up de biotechnologies l’accès à des équipements de pointe. Ces jeunes sociétés n’ont qu’à payer le loyer et peuvent rester jusqu’à trois ans dans des locaux ultramodernes. Elles n’ont alors aucun lien contractuel envers Janssen si elles parviennent à découvrir une formidable invention. En Europe, ce sont les J-Links qui favorisent les accords tripartites entre la région d’accueil, le laboratoire et les start-up. Une aide capitalistique vient alors s’ajouter au prêt de matériels car les besoins de financements sur le Vieux Continent ne rencontrent pas toujours de réponses favorables. Cette stratégie inédite dans l’univers porte déjà ses fruits et notre pipeline de nouveaux produits est extraordinaire avec douze lancements de molécules majeures prévus d’ici à 2019, dont trois dès cette année.

 

Le devenir du patient peut être lié à la capacité des acteurs du parcours de soins à interagir entre eux

 

Au-delà des médicaments et de la formule chimique, parvenez-vous à proposer de nouveaux services aux patients qui semblent en réclamer toujours davantage ? 

S’il n’est pas bien utilisé par le patient, notre médicament ne vaut rien. Il est fréquent qu’à la sortie de l’hôpital, le rythme d’administration des traitements ne soit pas toujours respecté. Pour répondre à cet écueil, nous avons développé des programmes à échelle locale avec les professionnels de santé afin d’accompagner les malades. Dans certaines pathologies, le devenir du patient peut être lié à la capacité des acteurs du parcours de soins à interagir entre eux. En tant qu’industriel pharmaceutique, nous sommes contraints de nous tenir éloignés des patients. Notre sujet n’est pas alors d’influencer les médecins, mais de s’assurer qu’une fois prescrits, nos médicaments sont bien pris. On avance comme l’on peut dans l’espace étroit laissé par les autorités. Pour le psoriasis, nous avons aussi développé une application et une web série pour déstigmatiser le sujet. On ne parle pas précisément du médicament mais on fait tomber des tabous tout en insistant sur les meilleures pratiques de prises en charge.

 

Quel rôle peuvent jouer les laboratoires dans l’amélioration du système de soins au global ?

Les acteurs de l’industrie pharmaceutique peuvent jouer un rôle de facilitateur d’échanges entre les différentes parties du monde sanitaire. Nous avons récolté une mine d’informations au fil du temps, fruit de notre travail avec les professionnels de santé et les associations de patients. Notre travail se concentre sur les pathologies et notre objectif primordial est d’allonger la durée de vie des patients. On l’ignore souvent, mais nos équipes sont souvent composées de pharmaciens et de docteurs. Leur vocation est d’accompagner les malades vers une vie plus longue et plus agréable. Tout cela explique que notre positionnement évolue et que nous travaillions de plus en plus sur des questions de prévention, sans abandonner pour autant la guérison. Le rêve de Janssen est celui d’un monde sans maladie.

 

Comment expliquez-vous la faible popularité actuelle des laboratoires pharmaceutiques dans l’opinion publique et quels sont les moyens de remédier à cette situation ?

Nous avons toujours cherché à monter des projets afin de nous occuper au mieux des patients. Dans la pharma, de nombreuses initiatives positives devraient être mises davantage en lumière car le fourmillement d’idées du secteur est exceptionnel. Chez Janssen, un programme de formation permet aux collaborateurs de s’appuyer sur quelques éléments rhétoriques afin d’expliquer leur métier et d’inviter leurs interlocuteurs à démêler le vrai du faux. Les valeurs guidant les actions du groupe sont par ailleurs inscrites dans un texte, le Credo, rédigé dès le lancement de nos activités en 1943. Dans les associations du secteur comme au Leem, nous passons du temps à expliquer le business model des laboratoires aux parlementaires et autres décideurs de la santé. Un meilleur niveau d’information permettra de comprendre en quoi les nouvelles molécules hyper-innovantes ne peuvent pas être évaluées avec la méthodologie actuelle.  

 

Le rêve de Janssen est celui d’un monde sans maladie.

 

Quelle est votre vision de l'évolution du secteur pour les vingt prochaines années ? 

Notre monde évolue si vite qu’il est difficile de se projeter de la sorte. Une question essentielle se pose sur l’avenir de notre sécurité sociale. Est-ce que le système va rester collectif et partagé ? Je pense que l’idée de traiter tout le monde sans discrimination reste belle et qu’il ne faut pas céder aux sirènes de l’individualisme. Il est aussi essentiel de sortir de la standardisation dangereuse qui place tous les médicaments au même niveau. Certains apportent une innovation majeure et doivent être appréhendés comme tels. Se tourner vers l’industrie pharmaceutique pour obtenir des baisses de prix n’est pas une solution viable pour les ministères de la santé. Cette logique ne tient pas compte des investissements gigantesques qui ont été réalisés pour arriver à ce résultat. On entend souvent les politiques plaider pour davantage d’innovation et ces discours nous plaisent. Toutefois, dans un souci de cohérence, la valeur de l’innovation doit mieux être prise en compte. Entre la compliance, la R&D et les autres investissements inhérents au secteur, il est impossible de demander un prix à la hauteur des coûts de production auxquels on ajouterait une très légère marge. La compréhension du business model est encore une fois essentielle. A priori, les laboratoires ont toujours tort ou sont des charlatans. Cette grille de lecture doit évoluer, et vite.

 

Propos recueillis par Thomas Bastin

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