Dans une interview accordée à Décideurs, le secrétaire d’État au numérique, Cédric O, évoque les grands enseignements de la crise sur la digitalisation des entreprises françaises et détaille le plan de relance du gouvernement pour booster le secteur du numérique.

Décideurs. Quels sont selon vous les principaux enseignements de la crise sur la digitalisation des entreprises françaises ?

Cédric O. Avec le confinement, la numérisation de notre vie s’est accélérée. C’est vrai du quotidien des Français comme de celui des entreprises. Je pense évidemment au télétravail, qui va durablement modifier les outils mais aussi l’organisation des entreprises. Je pense également à l’effet sur le commerce, y compris les petits commerces, qui se sont massivement convertis à la vente en ligne. Mais la transformation est encore plus profonde, car la crise a accéléré des dynamiques macroéconomiques à l’œuvre depuis longtemps. La domination des grandes entreprises du numérique, essentiellement américaines et chinoises, s’en est trouvée accentuée. L’illustration la plus frappante, c’est Apple qui devient la première capitalisation mondiale et dont la capitalisation pèse à elle seule plus lourd que l’ensemble du CAC40. Je crois qu’il y a aussi eu une prise de conscience au sein des entreprises françaises que, si elles veulent survivre et se défendre, elles doivent accélérer sur leur transition numérique.

PME/ETI : comment rattraper le retard en matière de digitalisation ?

C’est l’un de nos défis principaux. La France est en avance sur les start-up, les services publics se digitalisent plutôt bien, mais nous sommes encore en retard dans la digitalisation des TPE/PME. C’est un sujet central du ministre Alain Griset et c’est parce que nous partageons ce constat que le plan de relance comprend 400 millions d’euros pour la transition numérique de nos entreprises. Je pense que nous avons trop cherché à déployer des plans transversaux. Or, les problématiques de numérisation ne sont pas les mêmes qu’on soit un commerce de centre-ville, une TPE de maçonnerie ou une PME industrielle. Je partage avec Alain Griset le constat qu’il faut que nous puissions travailler dans les mois à venir à une opérationnalisation « verticale » de la numérisation des entreprises en accompagnant de manière différenciée et très concrète les secteurs qui en ont le plus besoin.

Le plan de relance du Gouvernement consacre 7 milliards d’euros au numérique et aux start-up sur la période 2020/2022. Comment seront-ils répartis ? Quels sont les chantiers prioritaires ?

La vocation du plan de relance, c’est de préparer l’avenir. Il était donc logique que le numérique pèse pour une part importante du plan de relance, puisque c’est, après l’environnement, le secteur le plus concerné par les investissements à venir.

"La FrenchTech se développe très rapidement, nous venons de dépasser les Allemands"

La priorité absolue est de continuer à accélérer le développement de l’écosystème numérique. Mirakl est devenue le 23 septembre la 14e licorne née en France. La FrenchTech se développe très rapidement, nous venons de dépasser les Allemands. Nous devons accélérer et faire émerger des entreprises qui valent 10, 20, 50 milliards d’euros pour créer des emplois et tenir notre rang dans la compétition mondiale. C’est pourquoi nous allons continuer, avec un peu moins de 4 milliards prévus dans le plan de relance, à soutenir notre écosystème en accompagnant sa croissance mais aussi en investissant dans certaines technologies critiques comme le quantique, la cybersécurité ou l’intelligence artificielle, ou encore en faisant en sorte de former plus de Françaises et de Français aux métiers du numérique. 

La deuxième priorité, c’est d’accompagner la transition numérique de l’État, des collectivités territoriales et des TPE-PME. C’est pourquoi nous investirons près de 2,3 milliards d’euros dans cette fameuse transition numérique évoquée plus tôt, avec une attention particulière à la numérisation du système de santé.

Enfin, nous devons veiller à ce que le numérique profite à tous, faute de quoi les mouvements de rejet du progrès et de la technologie continueront à progresser. Nous voulons faire de la réduction de la fracture numérique un axe très fort des prochaines années. Nous allons déployer 500 millions d’euros pour finir de fibrer l’ensemble de la France d’ici à 2025, mais également pour accompagner les 13 millions de Français qui sont aujourd’hui éloignés du numérique. Concrètement, nous allons déployer partout en France des milliers de formateurs au numérique dès le premier semestre 2021.

Start-up du numérique : quelles aides pour faire émerger des leaders européens ?

Le développement de la FrenchTech depuis quelques années est impressionnant. Le montant des fonds levés a doublé entre 2017 et 2019, il ne reculera pas en 2020 malgré la Covid et, l’année dernière, le numérique a été le premier secteur créateur net d’emploi en France ! Nous voulons travailler sur trois axes. D’abord, continuer à soutenir l’écosystème à la base. C’est pourquoi les aides à l’innovation de Bpifrance, essentielles dans les premières années des start-up, augmenteront de 60%. Nous allons également financer la croissance de ces entreprises en orientant plus d’argent vers les fonds de « growth », que ce soit en fonds ou en fonds de fonds. Enfin, nous voulons que la France et l’Europe continuent à être des terres d’innovation de pointe. C’est pourquoi nous investirons plus de 2 milliards d’euros dans les deux ans à venir dans des technologies d’avenir comme l’informatique quantique ou la cybersécurité. Nous voulons structurer nos écosystèmes de recherche et industriels. La dynamique actuelle me donne confiance sur notre capacité à relever ces défis. Quand on sait que, derrière tout cela, c’est la bataille pour l’emploi, pour notre souveraineté technologique que nous menons, la détermination du Gouvernement est totale.

"Nous investirons plus de 2 milliards d’euros dans les deux ans à venir dans des technologies d’avenir comme l’informatique quantique ou la cybersécurité"

Lorsque je suis arrivé en avril 2019, j’avais fixé l’objectif de 25 licornes en 2025. Nous en sommes aujourd’hui à 14. Nous allons tenir cet objectif mais il ne suffit plus. L’ambition, ce sont les entrepreneurs eux-mêmes qui le disent, c’est désormais de faire émerger de très grandes entreprises du numérique. C’est ainsi que nous rivaliserons sur la scène internationale. Ce développement de l’écosystème français, c’est une très grande réalisation du Plan d’investissement d’avenir, lancé au lendemain de la crise de 2008. C’est pourquoi nous allons continuer dans cette dynamique.

Télécom, 4 et 5 G, quelles sont les ambitions du gouvernement ?

Le rattachement des télécom au portefeuille du numérique fait beaucoup de sens, tant les résonnances entre les deux sujets sont multiples. Il faut ainsi nous rappeler que le développement des GAFA est ainsi très lié au développement de la 4G, sans laquelle ils n’auraient pu développer leur empire si lié à la généralisation du smartphone et de la bonne connexion. L’écosystème est une superstructure. C’est ce qui explique que le combat pour la 5G soit aussi important. Sans 5G, pas d’application de demain, pas d’entreprise de demain.

"Sans 5G, pas d’application de demain, pas d’entreprise de demain"

Cette question des infrastructures, qui est aussi la première cause de la fracture numérique, a été une priorité constante de ce Gouvernement depuis 3 ans. Qu’on en juge les chiffres : la France est aujourd’hui la championne du monde du déploiement de la fibre. Chaque jour ouvré, ce sont ainsi près de 19 000 locaux qui sont rendus raccordables. Dans le mobile, dans les 15 ans précédant 2018, les opérateurs avaient déployé 600 pylônes en zone blanche. Grâce au New Deal signé avec l’Arcep et le Gouvernement, ce sont 2000 pylônes qui vont être allumés – au total ce sont 10 à 12 000 pylônes qui seront déployés. La connexion est désormais devenue quasiment aussi importante que l’eau et l’électricité. C’est pourquoi nous avons inclus dans le plan de relance une enveloppe de 240M€ qui nous permettra de finir de couvrir 100% du pays en fibre optique d’ici 2025, et même d’envisager le principe d’un service universel.

Propos recueillis par Anne-Sophie David

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