Avocats : le rapport disruptif

En confiant à Kami Haeri le soin de se pencher sur l’avenir des avocats, le garde des Sceaux offre à la profession une synthèse réaliste de ses perspectives d’évolution. Un rapport de plus ?

En confiant à Kami Haeri le soin de se pencher sur l’avenir des avocats, le garde des Sceaux offre à la profession une synthèse réaliste de ses perspectives d’évolution. Un rapport de plus ?

Lorsque Jean-Jacques Urvoas confie à Kami Haeri la réalisation d’un rapport sur l’avenir de la profession d’avocat, il a conscience que les résultats de ces travaux ne seront pas consensuels. « Notre rencontre l’été dernier était informelle, rapporte l’avocat. Je lui ai livré d’entrée de jeu ma préoccupation quant au sort des jeunes avocats : une fois le diplôme en poche, plus personne ne vous tend la main. » Un discours qui attire l’attention de Jean-Jacques Urvoas. Le professeur Pierre Berlioz, conseiller à la Chancellerie, le recontacte quelques jours plus tard.

 

« Rester éloigné des croisades politiques »

Assuré des conditions de travail – constituer un groupe paritaire reflétant la diversité des modes d’exercice et représentatif de Paris et de la province –, Kami Haeri accepte et se lance dans le projet. « Nous avons travaillé en toute liberté, sans aucune interférence ou évocation d’une piste en restant éloignés des croisades politique », se félicite-t-il. Certains sujets ont cependant été évincés, comme l’aide juridictionnelle, souvent porté par les institutions.

Son objectif : adopter un angle de travail tourné vers les clients, à distance des intérêts corporatistes. « Nous n’avons pas parlé à un seul avocat durant la première semaine de nos interviews », se souvient-il. Après audition de sociologues, de spécialistes du numérique, d’économistes, de dirigeants ou de start-uppers notamment, le groupe de travail confirme son sentiment selon lequel la profession d’avocat ne suit pas l’évolution de la société. Tandis que les salariés sont de plus en plus flexibles, les entrepreneurs de plus en plus nombreux, les esprits de plus en plus libres pour favoriser l’innovation (entreprise libérée, travaux sur la sérendipité, multiplication de l’intra-entrepreneuriat…), les avocats cherchent quant à eux dans le salariat un modèle : adaptation des conditions de travail, congé parental, sécurité face à la fin de la collaboration, etc. Pour quelles raisons les avocats ne suivent-ils pas l’évolution de la société du travail et, surtout, comment faire pour que le service qu’ils proposent correspondent aux besoins de leurs clients ?

 

Tandis que les salariés sont de plus en plus flexibles, les entrepreneurs de plus en plus nombreux, les esprits de plus en plus libres pour favoriser l’innovation, les avocats cherchent quant à eux dans le salariat un modèle

 

Le ministre casse les codes

À la sévérité du constat se joint l’ampleur de la tâche. Déjà auteur d’un rapport sur l’accès initial à la profession d’avocat en 2013, Kami Haeri est rodé pour éteindre les critiques. En s’appuyant sur la première d’entre elles : la méthodologie « tout aussi importante que le fonds des travaux », explique l’avocat, qui s’entoure alors de Sophie Challan-Belval, qui exerce en solo à Rouen, Éléonore Hannezo, collaboratrice chez Linklaters à Paris, et Bernard Lamon, fondateur d’un cabinet dédié à l’IP/IT à Rennes. À l’époque, Kami Haeri, lui-même associé chez August Debouzy, vient de décider de ne pas se lancer dans la course au bâtonnat.

En confiant la rédaction de ces propositions à cette équipe, le ministre casse les codes. Ce qui d’ordinaire est réservé aux institutions représentatives revient cette fois à des avocats. Le Conseil national des barreaux (CNB) et l’ordre du barreau de Paris ont bien sûr été auditionnés, mais il n’est pas coutume de ne pas leur laisser l’initiative d’une telle démarche, ou à défaut de ne pas les impliquer. « Nous avons entendu les représentants de la professions mais à la toute fin de nos interviews », explique Kami Heari. Ainsi, après avoir recueilli les préoccupations et aspirations de plus de cent vingt personnes extérieures ou internes à la profession, les quatre avocats se sont constitué une vision d’ensemble de la question.

 

En finir avec les idées reçues

Parmi leurs propositions, certaines sont inédites. La première ne bouleversera pas le monde des avocats mais permettra d’avancer à partir d’éléments concrets : récolter les principaux chiffres sur la profession au niveau national, pour analyser les disfonctionnements et en finir avec les idées reçues. Combien d’avocats quittent la profession ? Quelle parité en fonction du mode d’exercice ? Quelle est la durée moyenne d’un contrat de collaboration... À la lecture de ces chiffres, des perspectives d’avenir pourront être offertes aux nouveaux arrivants et plus généralement à tous ceux qui ressentent le besoin de retrouver une raison à leur engagement.

Toutefois,  et grâce aux quelques chiffres disponibles, le rapport se montre rassurant : « Alors que le nombre d’avocats a presque doublé en vingt ans (passant de 29 368 avocats en 1995 à 58 596 en 2014), les bénéfices générés collectivement par la profession sur la même période ont triplé (1,5 milliards d’euros à 4,4 milliards d’euros) », peut-on lire. Le message est clair : le marché de la prestation juridique n’est pas saturé.

 

« Symétrie des attentions »

L’optimisme des quatre avocats se retrouve dans leurs choix de terminologies. Pour organiser leur réflexion, ils interpellent le lecteur avec des intitulés évocateurs d’une certaine bienveillance. Un chapitre « symétrie des attentions », expression empruntée à deux auteurs d’un ouvrage de marketing[1], rappelle que « la qualité de la relation entre une entreprise et ses clients est égale à la qualité de la relation de cette entreprise avec ses collaborateurs ». Ce qui permet au rapport de mettre au cœur de l’avenir de la profession la parité et la mixité. Un autre chapitre assure la faculté d’« être heureux », en abordant la question de la conciliation de son exercice professionnel avec sa vie personnelle. Les auteurs en profitent pour revenir sur les fondements de la formation, en proposant notamment l’exclusion de l’école des avocats des enseignements déjà proposés par l’université (excepté la procédure), la création d’un plan national de cliniques juridiques et la fixation d’une note éliminatoire à 7/20 pour le grand oral.

 

Mais surtout, l’objectif des quatre auteurs est d’accélérer le business des avocats.

 

Le développement du business

Mais surtout, l’objectif des quatre auteurs est d’accélérer le business des avocats. Le rapport propose par exemple de modifier la déontologie en autorisant la rémunération de l’apporteur d’affaires. « C’est une idée soutenue par l’Union des jeunes avocats (UJA) pour valoriser le patrimoine. Bien sûr, cela se limite à la relation avocat-avocat », explique Kami Haeri. Pas question d’autoriser un non-avocat à démarcher la clientèle de manière lucrative. Mais restreinte à la relation entre avocats, cette mesure conforterait l’esprit entrepreneurial des plus jeunes exerçant dans de grands cabinets, des structures qui ne laissent que peu d’espace au business development des juniors.

Le rapport propose aussi d’ouvrir le capital des cabinets d’avocats, de les « sensibiliser à la stratégie de marque permettant de dépasser le nom des fondateurs » et d’adopter les méthodes de travail des entreprises en mode projet. À cela s’ajoute la multiplication des non-avocats au sein des organes de management, comme les secrétaires ou directeurs généraux, et le développement de nouvelles offres à destination de la clientèle. En d’autres termes, l’ensemble des cabinets d’avocats auraient intérêt à singer le barreau d’affaires qui a déjà prouvé sa capacité à s’adapter aux nouvelles contraintes économiques (croissance de la concurrence, exigence accrue de la clientèle, resserrement des honoraires, etc.).

 

« Le monde nous appartient »

Des mesures qui s’inscrivent dans le contexte de valorisation des outils numériques. « Ce qui a changé pour les avocats, c’est qu’ils peuvent être visibles et lisibles tout seul, explique Kami Haeri. Le numérique fait voler en éclat la sclérose du tarif. » La mutation est trop forte, il serait regrettable de ne pas en profiter pour introduire la transparence tarifaire, comme l’a déjà fait l’Agence des nouveaux avocats (AGN) grâce à sa vitrine. Cela, sans peur du bas de gamme, « l’essentiel étant de créer plus de besoin de droit, justifie l’auteur du rapport, lucide. Les plates-formes se sont créées avec des outils performants. Bientôt ils fonderont de vrais cabinets d’avocats. » Une prospective menaçante guidée par le besoin de se réinventer, « d’investir dans le numérique et de réinvestir notre histoire. Le monde nous appartient », conclut Kami Haeri avec la dose certaine d’optimisme. Le message est maintenant passé jusque dans les plus hautes instances.

 

Présenté devant le CNB vendredi 3 mars dernier, le rapport a reçu un bon accueil, « avec de vrais beaux encouragements venant de toutes parts », commente Kami Haeri, désormais sollicité par plusieurs barreaux pour débattre.

 

Pascale D’Amore

 

 

[1] Benoît Meyronin et Charles Ditandy, Du management au marketing des services, 2015, édictions Dunod.

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