Anne Durupty (Arte) : « En 2018, Arte touchera 70 % des Européens dans leur langue maternelle »

Spécialiste de l’univers audiovisuel, Anne Durupty a reçu une mission ardue en prenant les rênes d’Arte France : renouveler l’image d’une chaîne perçue comme élitiste sans sacrifier la qualité des programmes. Grâce à des initiatives remarquées dans la sphère digitale et à sa volonté d’ouvrir la culture au plus grand nombre, cette ancienne directrice générale du CSA est en passe de réussir son pari.

© E. Garault

Anne Durupty, directrice générale d'Arte France et vice-présidente d'Arte GEIE

Spécialiste de l’univers audiovisuel, Anne Durupty a reçu une mission ardue en prenant les rênes d’Arte France : renouveler l’image d’une chaîne perçue comme élitiste sans sacrifier la qualité des programmes. Grâce à des initiatives remarquées dans la sphère digitale et à sa volonté d’ouvrir la culture au plus grand nombre, cette ancienne directrice générale du CSA est en passe de réussir son pari.

Décideurs. Depuis 2011 et votre arrivée à la tête d’Arte France, comment ont évolué les audiences de l’antenne audiovisuelle ?

Anne Durupty. La part d’audience moyenne de la chaîne en France est passée de 1,5 % en 2011 à 2,3 % en 2016. Cette trajectoire suivie par Arte est unique lorsqu’on la compare à celle des autres chaînes historiques qui ont souffert de la fragmentation de l’offre et des parts d’audience, notamment liée à l’affirmation de la TNT sur tout le territoire.

Comment expliquez-vous cette progression ?

Deux facteurs ont été déterminants pour arriver à ce résultat. D’une part, c’est la récompense d’un important travail éditorial. La grille de programmes a été repensée afin d’être plus claire : les mardis soirs sont ainsi réservés aux documentaires, les mercredis soirs au cinéma d’auteur… Certains rendez-vous quotidiens rythment aussi de manière plus marquée les journées de nos téléspectateurs comme 28 Minutes, à 20h05. Par ailleurs, plusieurs inflexions éditoriales ont été encouragées afin d’inscrire davantage la chaîne dans l’actualité. Au lancement d’Arte, il était encore nécessaire de se tourner vers le passé pour mettre en lumière l’histoire partagée par la France et l’Allemagne. Si ce travail demeure essentiel, le décryptage du monde contemporain l’est tout autant, comme l’illustrent nos documentaires consacrés à Goldman Sachs ou à Daech. En parallèle du traitement exigeant de l’information, des touches d’humour et d’insouciance ont été introduites avec des programmes, à l’instar de Silex and the City ou La Minute Vieille. Au croisement entre cette soif de modernité et du ton plus léger désiré par la chaîne, des séries de fiction européennes, dont certains grands succès comme Borgen ou Real Humans, sont diffusées tous les jeudis. Le deuxième élément essentiel pour expliquer l’embellie de nos résultats est la grande similitude de l’offre télévisuelle existante par ailleurs. La profusion de nouvelles chaînes n’a pas été synonyme d’une nouvelle diversité des programmes. En concurrence sur les mêmes créneaux, ces diffuseurs n’ont, en outre, pas toujours les moyens de leurs ambitions.

« L’audience n’est pas l’objectif premier d’une chaîne culturelle comme la nôtre »

En tant que porte-étendard d’une certaine contre-culture, n’êtes-vous pas contraint par nature à connaître une croissance limitée ?

Nous défendons la présentation de programmes culturels très spécifiques, tel Tracks, mais nous voulons aussi mettre en image des expositions et des concerts qui appartiennent au patrimoine européen et sont accessibles à un large public. Dans tous les cas, l’audience n’est pas l’objectif premier d’une chaîne culturelle comme la nôtre. La volonté d’Arte est de donner satisfaction à ses téléspectateurs et tant mieux si cela se traduit par des gains de parts d’audience. En 2011, il était évident qu’il fallait infléchir la tendance négative en trouvant des programmes forts et en proposant une offre globale sur tous les supports, audiovisuel et numérique. C’est ce qui a été fait avec en ligne de mire l’élargissement de l’audience européenne de la chaîne, sans lui faire perdre son âme.

Arte Belgique a été relancé en 2006 avant de s’arrêter en 2015. Sur Internet, des contenus sont désormais disponibles dans plusieurs langues… Comment votre vocation européenne peut-elle s’exprimer plus concrètement encore ?

Je tiens à préciser que la chaîne Arte Belgique n’a pas cessé d’émettre mais elle a restreint ses programmes spécifiques à une fréquence hebdomadaire. En ce qui concerne nos ambitions européennes au sens large, elles se mesurent à l’aune de la nature des programmes de la chaîne puisque 85 % des productions diffusées sont d’origine européenne. Nous mettons notamment l’accent sur le développement de coproduction de séries et de documentaires avec notre réseau de chaînes partenaires. Cette vision multilatérale est notamment cruciale pour nos documentaires d’histoire. D’autre part, notre premier bassin de diffusion est traditionnellement l’Europe francophone et germanophone qui, outre la France et l’Allemagne, réunit des pays tel que la Belgique, le Luxembourg, la Suisse ou l’Autriche. La barrière linguistique qui freinait notre développement dans les autres États a été en grande partie levée fin 2015. Depuis cette date, les offres numériques d’Arte sont disponibles en cinq langues grâce au soutien financier de l’Union européenne. Plusieurs centaines d’heures de nos programmes sont sous-titrés en anglais, espagnol et polonais. En 2018, l’italien sera ajouté à la liste et permettra à la chaîne de toucher 70 % des Européens dans leur langue maternelle.

« Nos équipes sont très attentives à ne pas transformer la chaîne en donneuse de leçons »

La chaîne mise sur la qualité et les œuvres créatives. Quelle est votre relation avec les jeunes publics, tentés par des programmes plus faciles d’accès ?

L’un de nos principaux défis est de rester ouvert. Nous avons à cœur de promouvoir une culture non exclusive qui accueille une grande variété de sensibilités. L’image quelque peu élitiste d’Arte peut encore décourager certaines populations à visionner nos programmes, elles se disent que ce n’est pas pour elles. Or, Arte aujourd’hui est une chaîne compréhensive et joyeuse. La pop culture britannique est ainsi mise en avant tout l’été à travers la programmation spéciale Fish ‘n’ Chips. Nous croyons fermement que les films d’art et d’essai sont aussi à partager avec tout le monde. Nos équipes sont très attentives à ne pas transformer la chaîne en donneuse de leçons ou en pédante. Le principal moyen à notre portée pour toucher les jeunes est de miser sur les supports de diffusion dont ils sont friands. C’est de là qu’est né notre travail de diffusion dans la sphère numérique. Tous les programmes d’Arte peuvent être visionnés sur tablettes ou mobiles et certains contenus inédits sont produits spécifiquement pour le numérique.

Comment percevez-vous la grande popularité de programmes comme Touche pas à mon poste, qui semble s’inscrire aux antipodes de votre positionnement ?

La liberté d’expression de nos confrères est absolue, et c’est tant mieux. Le public, de plus en plus volatil, est également libre de ses choix. En cultivant la curiosité et le travail qualitatif, nous sommes ravis de fidéliser des téléspectateurs avec, par exemple, notre magazine 28 minutes. Toutefois, s’ils vont aller se balader sur les autres chaînes, nous ne leur en voudrons pas !

Chiffres clés :

274 M€ : c’est le montant total de la redevance perçue par Arte France

25 : c’est le nombre de films coproduits par Arte France Cinéma chaque année

Quelles sont les caractéristiques de vos téléspectateurs aujourd’hui ?

À contre-courant des attentes, Arte est plus regardé dans les petites et moyennes villes que dans les grandes métropoles. L’audience de l’antenne télévisuelle, âgée en moyenne de soixante ans, est plus âgée que la moyenne nationale. Toutefois, sur le numérique, cette moyenne recule à 45 ans et chute encore à 35 ans pour les réseaux sociaux. Par l’hyper-production et l’hyper-distribution de programmes adaptés aux nouveaux besoins, nous cherchons à diversifier notre audience et à ne pas laisser de curieux insatisfaits.

L’univers digital a été un champ d’expérimentation important pour la chaîne. Quelles sont vos principales réalisations en la matière ?

Arte a été pionnier sur différents chantiers. La télévision de rattrapage de la chaîne existe ainsi depuis dix ans. Cela concourt à notre stratégie d’accroissement et de diversification de notre public. Les autres groupes télévisuels ont souvent eu un temps de retard car, avec leurs bouquets de chaînes, ils craignaient une cannibalisation de leurs différentes audiences. De notre côté, notre canal unique pouvait s’appuyer sans inquiétude sur le numérique pour grandir et se différencier. Certaines thématiques sont ainsi mises en lumière grâce à des offres numériques comme Arte Concert, plate-forme éclectique qui diffuse la saison européenne d’opéras mais aussi des festivals de rock métal. Des programmes phares comme le concert de Carmen peuvent alors être diffusés sur l’antenne puis être mis à disposition pendant six mois sur Arte Concert. Nous avons toujours cherché à être innovant et cela se ressent aussi dans les formats que nous explorons. Les web-documentaires et les jeux vidéo pédagogiques pour découvrir les secrets d’œuvre d’art caractérisent notre offre en ligne. Nous sommes aussi connus dans le monde entier pour notre maîtrise de la réalité virtuelle et des vidéos à 360°.

« 85 % des productions diffusées sur Arte sont d’origine européenne »

Quel rôle joue votre filiale Arte Cinéma dans l’univers du septième art ?

Comme les autres chaînes du paysage audiovisuel français, Arte France détient une filiale de coproduction de cinéma. Celle-ci est dotée de 3,5 % de notre chiffre d’affaires, soit dix millions d’euros par an. Nous coproduisons environ 25 films par an, dont une grande majorité de fictions mais aussi des documentaires et des films d’animation. Ces activités restent fidèles à notre identité éditoriale avec la défense d’une certaine vision de la culture. Avec d’autres coproducteurs venant de toute l’Europe, voire au-delà jusqu’en Turquie et en Iran, nous accompagnons le cinéma d’auteur ambitieux. Plusieurs de nos films ont déjà reçu des distinctions majeures et, en 2017, notre coproduction The Square a remporté la Palme d’or à Cannes. Cette comédie grinçante est très accessible. La particularité de notre groupe par rapport aux autres chaînes est que le directeur de l’unité cinéma d’Arte est aussi le directeur de notre filiale dédiée. La cohérence est donc au rendez-vous entre notre coproduction de films et le choix des œuvres à programmer.

Quelles ambitions vous animeront jusqu’à la fin de votre second mandat en 2020 ?

La première concerne la stratégie RSE d’Arte France qu’il s’agit d’intensifier. Les valeurs prônées par notre antenne doivent être davantage mises en œuvre dans nos politiques de management et dans les comportements éthiques de nos équipes et de nos partenaires. Cela passe notamment par une augmentation de la part des femmes à l’antenne et une attention supérieure accordée à notre impact écologique. La seconde ambition est liée au développement européen d’Arte et notre volonté de faire croître et prospérer le groupe sur le continent. Le projet audacieux et novateur né du couple Mitterrand/Kohl conserve toute sa pertinence pour l’avenir. Nous nous réjouissons aujourd’hui de voir le moteur politique franco-allemand assumer ses responsabilités pour le développement européen.

 

Propos recueillis par Thomas Bastin (@ThBastin)

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